tantôt, calme, mélancolique, la tête penchée sur l’épaule, elle paraissait enfouie dans les rêves intuitifs d’un bonheur à venir, dont se bercent toutes jeunes femmes.

—Abigail! mais contez-nous donc un conte, criait toujours la marmaille: nous serons bien sages, nous ne battrons plus le petit John Blackheat!

La jeune fille fut arrachée à sa douce méditation.

—Mais, enfans, que me voulez-vous?

—Un conte, Abigail!

—Un conte, je n’en sais pas, petits amis.

—Si, si si, celui des pikarouns, tu sais?... qui t’emportaient, et où l’obi, tu sais?...

Alors Abigail, tout en passant les doigts dans les plumes de son haras, commença d’une voix lente, et toute la marmaille ouvrit de grands yeux noirs et de grandes bouches à quenottes blanches.

En ce temps-là, on était en guerre, et les pikarouns de Hispaniola—San-Domingo—la nuit faisaient souvent des descentes dans l’île; ils enlevaient les noirs endormis dans leurs cases, pour les revendre au marché de leur pays. Cette fois, malgré la vigilance des seize batimens gardes-côtes, ils s’étaient glissés dans une crique, et aventurés jusqu’aux abords de Sainte-Anne. Arrivés ici, tous armés jusqu’aux dents, ils s’introduisirent à pas de loup dans la plantation; ils avaient déjà emporté une centaine de noirs dans leurs sloops, quand ils arrivèrent à la case où dormait Abigail, votre bonne, qui vous aime quand vous êtes gentils; plusieurs hommes qui ressemblaient à des monstres dans l’ombre s’y précipitèrent, me saisirent toute sommeillante, me lièrent les bras, et m’entraînèrent vers le rivage.