En entrant Déborah le reconnut aussitôt pour son impudent, son inconnu, son fat au costume vert-naissant; et ne put retenir un cri de surprise et d’effroi. Pour en dissimuler la cause à Patrick, elle feignit s’être heurtée contre un meuble.
—Qui vous amène, monsieur Fitz-Whyte? lui dit le marquis d’une façon brutale.
—Vous m’avez donné vingt-quatre heures pour me justifier, monsieur, si j’ai bonne mémoire.
—Te justifier devant cet homme?... Non! va-t’en, va-t’en!... s’écria Déborah se pendant au bras de Patrick et l’entraînant vers la porte.—Te justifier, mon agneau, devant la gueule béante de ce loup!... La vertu est ici à la barre du crime.—Non! non! viens-t’en, Patrick; viens-t’en, mon ami!...
—Debby, laisse-moi parler, je t’en supplie.
—Parler! Et à qui?... Mais il n’y a personne ici, Patrick, personne qui puisse t’entendre. Cet homme n’est pas un homme; il n’a ni foi, ni loi, ni Dieu, ni cœur, ni âme! C’est moins qu’un tigre, moins qu’un singe, moins qu’un chien! C’est un serpent qui souille de sa bave venimeuse.... Viens-t’en!
Pendant que Déborah, égarée par son ressentiment, crioit ces mots terribles, poignante réprobation du crime par l’innocence, qui auroit déchiré un cœur moins vieilli dans la débauche, le marquis de Villepastour, accoudé nonchalamment sur sa table, accueilloit chacune de ses paroles d’un sourire injurieux.
—Je vous demande pardon, monsieur, de la sortie que madame vient de faire contre vous; j’en suis dans l’étonnement et la douleur. Son esprit est troublé sans doute.
Bien que l’orgueil, l’honneur et d’affreuses conjonctures me défendent toute justification, monsieur le marquis, comme un seul mot renverse et détruit de fond en comble l’échafaudage de ma condamnation, et montre toute l’énormité d’un jugement si absurde qu’il répugne à la raison la plus sotte, j’ai cru devoir vous le dire ce mot; le voici:
Cette femme qui pleure à mes côtés, jeune, belle, bonne, fidèle et pure; cet Ange, que Dieu, dans sa bonté infinie, m’a donné pour guide et pour amie dès mes premiers ans; cette parcelle du Dieu qui me l’a donnée, pour laquelle je verserois goutte à goutte mon sang, et pleur à pleur ma vie, pour laquelle j’expirerois lentement dans les tortures de la question, seulement pour lui épargner la plus légère douleur; cette femme que j’avois, que j’ai, que j’aime, que j’adore, mon idole, mon culte; cette femme-là, ma colombe, ma bien-aimée, mon épouse, vase sacré, dont mes lèvres n’approchent qu’en frémissant, c’est celle-là même dont on m’a fait le meurtrier, l’égorgeur! C’est celle-là même, miss Déborah, comtesse Cockermouth-Castle, que j’ai tuée, que j’ai lâchement assassinée, et dans le sang de qui, farouche cannibale, j’ai lavé mes mains et abreuvé ma soif!... Ah! c’est atroce!... Oh! cela me brise et m’anéantit!...