La fatigue et le chagrin l’assoupirent bientôt; mais dans le milieu de la nuit elle s’éveilla au dénouement d’un rêve pénible, et dans la solitude tout l’affreux de sa position se peignit à ses yeux et la replongea dans la plus vive inquiétude. Elle se creusoit la tête pour découvrir en quel lieu, en quelles mains, et au pouvoir de qui elle pouvoit être. Le luxe des meubles, les valets, les soins, l’égard avec lequel on sembloit la traiter, ne lui permettant pas de se croire en une prison, et en outre un air pur de campagne, et une odeur de vacherie, qui plusieurs fois l’avoient frappée dans le carrosse durant le trajet, lui ayant donné la presque certitude qu’elle étoit éloignée de Paris, elle s’étoit mis en l’esprit qu’elle avoit été enlevée par les ordres de M. de Villepastour, et transportée dans une de ses maisons de plaisance.
D’heure en heure, elle s’attendoit à le voir paroître, et se préparoit à la plus opiniâtre résistance. Résolue à subir la mort plutôt que le moindre outrage, elle étoit désolée de se trouver sans armes, et poursuivie du regret de n’avoir point dérobé un couteau sur la table du souper.
Pour éviter toute surprise, et se tenir mieux sur ses gardes, elle se leva, ouvrit la fenêtre, qui donnoit sur un jardin, passa toute la nuit à faire le guet contre la porte de sa chambre et à écouter attentivement sonner les heures pour voir si elle ne reconnoîtroit point le timbre de quelque horloge. Personne ne vint: et dans la profondeur du silence, elle n’entendit au sommet des tours que des voix étrangères mesurer le passé, qu’elle maudissoit, et annoncer l’avenir qui l’emplissoit de terreur.
Le matin, quand les duègnes entrèrent dans sa chambre, elle la trouvèrent endormie sur le sopha, où, sans doute, le sommeil l’avoit surprise; elles lui mirent au pieds de jolies pantoufles brodées, en la priant de vouloir bien descendre avec elles, ce qu’elle ne fit pas sans hésitation.
Après avoir passé par un bel escalier et des corridors ornés de sculptures et de fleurs, elle se trouva dans une petite salle de bain revêtue de stuc et de marbre d’Alep.
Une baignoire de marbre pareil fut aussitôt emplie d’une eau tiède et parfumée, et les duègnes l’y plongèrent.
Peu d’instants après, en riche négligé du matin, entra une dame, sur le retour de l’âge, dont la figure étoit commune mais les manières fort distinguées. A un signe qu’elle fit les deux servantes se retirèrent, et alors elle vint s’asseoir tout à coté du bain.
Dès les premières paroles qu’elle prononça Déborah reconnut sa voix pour être celle de la femme qui la veille lui avait parlé en l’embrassant.
D’abord elle s’informa d’un air affable de l’état de sa chère santé, et comment elle avoit passé la nuit, puis elle l’engagea à se défaire de toutes ses craintes.
—Vous êtes ici en sûreté, ma charmante comtesse, vous n’avez pas à redouter la plus légère égratignure, lui disoit-elle d’une bouche mielleuse, je suis la surintendante de cette maison, et je vous le jure sur l’honneur; bien loin de là, vous ne trouverez ici que des gents empressés à vous plaire et à satisfaire vos caprices et vos désirs.