Comme M. de Cogolin achevoit ses précis historiques, auxquels Déborah avoit pris peu d’intérêt, ils sortoient du jardin et longeoient le rivage du côté du golphe de Juan, où ils trouvèrent à peu près en décombre le moindre des ouvrages élevés par les Espagnols, appelé le Fortin. Plus avant dans les terres, ils rencontrèrent les ruines du fort Monterey, où ils s’arrêtèrent quelques instants. Puis, à travers les bosquets de pins, de phylarias, de bruyères, de garous, de lentisques, de romarins, et d’alaternes, et les landes de thyms, de cistes, de stecas, de petites bruyères et de lavandes, dont le sol inculte étoit couvert, ils revinrent au couchant visiter la tour du Baliguier et le fort d’Aragon.
—Mais le cinquième et le plus considérable des ouvrages des Espagnols, dit alors M. de Cogolin, étoit le Fort-Réal, que les François ont continué et perfectionné: c’est la citadelle que nous habitons. M. de Saint-Marc, qui en fut gouverneur avant de l’être de la Bastille, eût l’idée d’y faire construire des prisons pour les criminels d’État, et il en obtint l’autorisation. Ce sont les plus sûres de la France.
—Jamais je n’aurois pensé que sous un si beau ciel; reprit Déborah, il existât un lieu aussi morne. Ne vous semble-t-il pas que tout ce qu’il y a de douloureux au monde s’y soit assemblé? Une terre plate, abandonnée, stérile et sauvage; des plantes de cimetière, couleur du sol qui les nourrit; des décombres et des ruines partout attestant la fureur sanguinaire des hommes, et la loi désespérante du Temps; une forteresse et des vieillards mutilés; une bastille et des geôliers, des chaînes, des captifs, des gémissements. N’est-ce pas en vérité, l’île de la désolation?... Mais cette désolation me sourit, elle répond à celle de mon âme.
—Mylady, vous me faites frémir!
—Mon esprit se plaît ici....
—Un vallon amoureux vous conviendroit mieux, ma tourterelle.
—Oh! de la tourterelle les hommes ont fait un oiseau de nuit et de proie.