Le bénédictin, laissant alors de côté sa science botanique, dit à Déborah:—Il y a ici, depuis l’Ascension jusqu’à la Pentecôte, un concours immense de personnes pieuses qui viennent visiter ces sept chapelles pour gagner les indulgences accordées par les Souverains Pontifes, de la même manière qu’on les gagneroit à Rome en visitant les sept églises basiliques.
Puis il l’emmena entre la chapelle Notre-Dame et les ruines de la chapelle Saint-Pierre, pour lui montrer un puits miraculeux creusé dans le roc, et dont l’eau très-limpide est excellente à boire. Ce puits, affirmoit-il, n’a jamais plus de trois seaux d’eau, et quelque quantité qu’on en puise, il n’en a jamais moins.
Là-dessus, M. le gouverneur sourit et railla un peu notre moine:—Si votre miracle est curieux, lui disoit-il, toutefois il n’est pas unique, il a quelques degrés de parenté avec les cinq sous éternels du juif errant.
Sans répondre à cette attaque, Dom Fiacre continua en lisant à haute voix et avec emphase une très-ancienne inscription, gravée sur une table de marbre, et placée au plus haut d’un mur voisin du puits.
Isacidûm ductor lymphas medicavit amaras,
Et virgâ fontes extudit è silice.
Aspice, ut hic rigido surgunt è marmore rivi,
Et falso dulcis gurgite vena fluit;
Pulsat Honoratus rupem laticesque redundant,
Et sudis ad virgæ Mosis adæquat opus.
Sans doute, madame ne sait pas le latin?... Ces vers comparent Saint-Honorat à Moyse, pour avoir fait sourdre de l’eau d’un rocher et rendu potables des eaux amères. Lymphas medicavit amaras!... Saint Honorat chassa aussi de cette île les bêtes venimeuses qui la rendoient déserte....
—Chasser les bêtes venimeuses pour y mettre des moines; pardieu! mon révérend, s’écria M. Cogolin, c’est tomber de Nègre à Maure, de fièvre en chaud-mal, ou de Carybde en Scylla.
—Et il y fonda notre abbaye, la première de tout l’Occident. La réputation de sa vertu se répandit bientôt, et attira tant de solitaires des pays les plus éloignés, que l’île devint bientôt aussi peuplée que les déserts de la Thébaïde. Du temps de Saint-Amand, abbé, on y comptoit plus de trois mille solitaires.
Ce fut, madame, vers l’an 375, que saint Honorat fonda cet illustre monastère.
—Je vous demande pardon, mon révérend, mais Baillet prouve clairement que ce ne fut qu’en l’année 391; Tillemont, que ce ne fut qu’en 401, et l’abbé Expilly en 410. Mais, qu’importe! j’ai tant de foi, mon révérend Dom, que je puis en ajouter à ces quatre dates, et vous assurer qu’il m’en restera encore assez pour l’usage que j’en fais. Encore un mot: il me revient à l’instant que Bouche dit quelque part que saint Honorat naquit en 425. Son sentiment seroit donc qu’il fonda votre monastère cinquante ans environ avant sa naissance: cette opinion me semble la plus raisonnable, et je m’empresse de m’y ranger.