Dom Fiacre les conduisit premièrement devant la grande et magnifique châsse de saint Honorat, tout incrustée de pierreries, toute sculptée merveilleusement: ensuite, il leur présenta trois fleurs-de-lys d’argent, où se trouvoient enchâssés des ossements de saint Pierre, de saint Paul, de saint Jacques le majeur, de saint Jacques le mineur, et de presque touts les apôtres; une épine de la couronne de Jésus, du bois de la vraie croix, et plusieurs autres reliques insignes; enfin une caisse dorée, qui contenoit les ossements de cinq cents religieux tués par les Sarrasins, du temps de l’abbatiat de saint Porcaire, et une autre caisse de trente religieux martyrisés avec saint Aigulfe.

—Mon révérend, de peur de vous blesser encore, je ne me suis point permis de vous interrompre, dit alors M. de Cogolin, mais je vous prie maintenant de vouloir bien me permettre quelques remarques. Vous auriez dû ajouter, en parlant de saint Aigulfe, que son martyre et celui de ses compagnons n’est point l’ouvrage des Sarrasins, comme vous le donnez à penser à madame. Ne calomniez pas ces pauvres Sarrasins, on leur en a déjà assez mis sur le dos. Vous auriez dû lui dire que les moines de Lerins ayant élu pour leur abbé Aigulfe, moine de Fleury, celui-ci voulut réformer les désordres qui régnoient dans le monastère, et proposer la règle de Saint-Benoît, dont il avoit apporté le corps en France; que le pieux abbé ne trouva pas un esprit docile dans ses religieux, qui se portèrent à des excès horribles contre lui, excès qui auroient révolté le plus farouche Sarrasin; qu’ils tournèrent leur fureur même contre le monastère, et le ravagèrent, à faire honte à des Vandales; qu’ils enlevèrent Aigulfe et quelques autres moines attachés à lui, qu’ils leur coupèrent la langue, qu’ils leur crevèrent les yeux, et qu’après les avoir laissés deux ans dans l’île de Capreria, ils les massacrèrent dans une autre île déserte, l’an 675.

Mon Révérend, vous ne pouvez nier le fait. D’ailleurs, il n’est pas unique, et ce Paradisus terrestris, ce quies piorum, ce solamen dulce, ce sinus tranquillissimus, comme vous l’appeliez tout-à-l’heure, avec Dom Vincent Barral, fut souvent un affreux repaire.—Ce ne sont, mon Révérend, que de simples remarques historiques, faites sans malice; ne vous en fâchez pas, je vous en prie, et n’en accusez surtout ni Voltaire, ni l’Encyclopédie, ni les pauvres Sarrasins!

—S’il est des gents, monsieur, assez abandonnés de Dieu pour faire le mal, il en est d’autres qui n’ont d’autre œuvre que de le mettre en évidence; qui voilent les parties saines, et étalent les plaies; qui usent toute leur vie et toute leur intelligence à la recherche de tout ce qui peut couvrir de honte l’humanité, et à déterrer les pourritures qu’ils devroient recouvrir d’une montagne. Lequel des deux sera le plus coupable devant Dieu, de celui qui aura fait le mal dans l’effervescence de la passion, ou de celui qui se sera plu à le dévoiler, dans le plat sang-froid d’une âme sans enthousiasme et d’un cœur pervers? Je vous le laisse à juger.—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur le gouverneur; vous êtes un homme bon, généreux, vertueux, que j’aime et j’honore; vous n’êtes point dans la classe des premiers, mais vous êtes sous l’influence des seconds; et c’est ce dont je suis grandement affligé. N’est-il pas douloureux de voir que même les hommes les plus justes et les plus nobles n’ont pu se garantir de la contagion; et que quelques vers seulement ont suffi pour vicier et corrompre la France, comme quelques vers suffisent pour détruire le plus beau fruit!

Après un moment de silence, se tournant vers Déborah, et lui montrant le maître-autel, Dom Fiacre reprit: Madame, là repose le corps de saint Vénant, frère de saint Honorat, celui de saint Vincent de Lerins, si célèbre par sa doctrine et par sa vertu.

Voici encore un très-beau reliquaire, contenant des restes de saint Patrice, apôtre de l’Irlande. Le désir de se perfectionner dans la vie religieuse qu’il avoit embrassée, le porta à se retirer dans le monastère de Lerins: il y demeura neuf ans.

Dom Fiacre ne put achever: Déborah, qui tout-à-coup avoit pâli et chancelé, s’étoit agenouillée lourdement et renversée sur le pavé de l’église.

Son évanouissement fut long.

On la transporta sous une tonnelle du jardin.