Et il fit bien.

Qu’auroit-il obtenu? Par un mauvais charlatan en manière de magistrat, M. de Sartine, si toutefois, contre toute vraisemblance, cet homme eût dérogé jusque-là de lui répondre, il se seroit fait dire pour son compte:—Bien que madame Putiphar soit descendue dans la tombe, vous n’en devez pas moins expier jusqu’au bout l’outrage que vous avez fait au Roi en la personne de sa servante.—Puis, pour le compte de son ami, il se seroit fait appliquer sans doute ces tristes et honteuses paroles répétées depuis onze ans à un loyal gentilhomme courbé sous le poids des années et sous le poids de ses fers, qui s’éteignoit sous ces même voûtes, pour un crime tout semblable au crime de Fitz-Harris:—Ou vous êtes l’auteur des vers en question, ou vous connoissez celui qui les a faits; dans le second cas, votre silence opiniâtre vous rend aussi coupable: nommez-le, et vous êtes libre.—Fitz-Harris eût-il été capable d’un pareille indignité, qu’il lui auroit été aussi impossible de faire cette délation qu’à Pompignan de Mirabel: c’étoit le nom de ce vieillard.

La mort de madame Putiphar n’apporta pas, chose atroce, absurde, inouïe! le plus léger adoucissement au sort affreux des infortunés qui pourrissoient à cause d’elle, dans toutes les bastilles d’État. Pas un au Donjon ne secoua ses chaînes, pas un ne vit tomber ses verrouils, pas un, dis-je! ni le baron de Venac, capitaine au régiment de Picardie, qui depuis dix ans expioit le tort de lui avoir donné un avis, qui, tout en intéressant son existence, pouvoit aussi humilier son orgueil; ni le chevalier de la Rocheguerault, natif de la province de Galles en Angleterre, et arrêté dans Amsterdam, que depuis dix-sept années, ô mon Dieu! on détenoit dans cette sombre forteresse, parce qu’il avoit été soupçonné d’être l’auteur d’une brochure, la Voix des Persécutés, qui avoit déplu autrefois à madame la favorite; brochure que le malheureux ne connoissoit même pas; ni je ne sais plus quel certain gentilhomme de Montpellier, dont le nom m’échappe; ni vingt autres que je ne saurois même indiquer du doigt.... La tyrannie a des secrets impénétrables.

Combien Patrick dut-il se féliciter de ne s’être point laisser aller au conseil de M. de Guyonnet! Combien dut-il s’applaudir de son silence, quand, à quelque temps de là, il vint à apprendre, sans doute, la translation de la Bastille au Donjon, et l’étroite et cruelle réincarcération, par l’ordre de M. le lieutenant-général, de Henry Masers de Latude.

Ce qui fut plus efficace que les douces raisons de Patrick, et le zèle de M. de Guyonnet, ce qui contribua le plus à tirer Fitz-Harris de son état de mélancolie, ce qui l’en sortit même décidément, ce fut un envoi de son oncle, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, qu’il reçut vers la fin de cette année. Peu de temps après le refus et le trépas de la Putiphar, dans le plus fort de sa douleur, Fitz-Harris, pour l’informer de son sort, lui avoit écrit une magnifique lettre toute échevelée.

Cet abbé d’abbaye, ce vrai abbé, étoit un simple et digne homme, qui avoit pris soin de Fitz-Harris dès son enfance, et qui l’aimoit beaucoup. Touché mortellement des malheurs de son neveu, il lui avoit donc fait remettre, en réponse, une lettre pleine d’affection et de consolations pressantes: car il est quelques rares cœurs, ceux-là Dieu ne les prodigue pas, sur lesquels le malheur d’autrui fait une incision, comme un outil sur l’écorce du palmier, et qui, comme le palmier, laisse fluer, par cette incision, un vin généreux. L’amitié de cet homme, comme tant d’amitiés, ne tenoit pas seulement table ouverte de paroles: elle avoit la bouche plus sobre que les mains. Sa lettre, en un mot, dans laquelle il promettoit de s’employer sans repos, et d’user de tout son crédit et de toutes ses forces pour arracher Fitz-Harris aux harpons de la haine, où, pauvre enfant, sa vie s’étoit fatalement accrochée; sa lettre, dis-je, étoit éloquemment accompagnée d’un petit sac de quinze cents livres.

Dans sa joie, Fitz-Harris prit cette somme, la mit en un monceau et en fit trois parts: une pour sa vieille mère, une pour Patrick, une pour lui. Celle de sa mère fut promptement envoyée. Patrick, avec sa délicatesse accoutumée, refusa la sienne.—Rien, mon doux ami, dit-il à Fitz-Harris, ne divise notre amitié ni notre sort; ne partageons donc point le champ de notre misère, n’y plantons point de haies. Ce que j’ai, ce que je voudrois avoir est à toi; ce que tu as, ce que tu voudrois avoir est à moi: cela suffit. Assis au même feu, à la même table, emprisonnés sous la même voûte, va, sois tranquille, quoi que tu fasses, mon frère, tu me trouveras toujours ton convive, là, inévitablement.

Resté maître de deux parts, voici Fitz-Harris embarrassé sur l’emploi de son argent, comme un enfant qui, au milieu d’une foire, a quelques sous à lui dans sa main. Cette grave affaire l’occupa si fortement qu’il en devint tout silencieux. Après y avoir rêvé tout le jour, les deux coudes appuyés sur son trésor, il y rêva encore toute la nuit. Enfin, le lendemain:—Mon choix est à peu près fixé, dit-il tout joyeux à Patrick, sauf meilleur avis; voici ce que j’ai arrêté et ce qu’il nous faut acheter avant tout. D’abord, un collier d’argent pour Cork, une grande buire en grès de Flandre, deux pots du Japon, quelques tableaux et un clavecin. A cette nomenclature, Patrick, qui n’avoit pu s’empêcher de sourire, prit la main de Fitz-Harris, et, la serrant affectueusement:—Merveilleusement trouvé! Tout cela est charmant, dit-il, délicieux! Mais, mon bon ami, ne seroit-il pas bien de songer aux choses essentielles dont notre corps et notre esprit peuvent avoir faute, avant de nous donner touts ces objets de luxe? Ce mot, objet de luxe, parut traverser les idées de Fitz-Harris et le contrarier.—Objets de luxe! reprit-il, qu’appelles-tu objets de luxe? Un collier pour Cork? Il y a si long-temps que je lui en ai promis un magnifique! Une buire en grès de Flandre, pour remplacer notre ignoble cruche à eau? ce n’est certes pas là un objet de luxe. La demi-livre de tabac que chaque mois le Roi nous donne traîne toujours de touts côtés et se gaspille; un pot du Japon pour la mettre et un autre pot du Japon pour mettre des marguerites et des roses: ce n’est certes pas là de la profusion; d’ailleurs, j’aime tant les beaux vases! j’aime tant les belles porcelaines! Quelques estampes, quelques fêtes galantes de Watteau, pour égayer un peu ces murailles noires et nues, ce n’est pas trop. Un clavecin!... combien de fois touts deux avons-nous regretté de n’avoir pas quelque instrument pour abréger les heures lentes et taciturnes de notre captivité, pour chercher dans l’étude et les charmes de la musique l’oubli passager de nos maux! Oui, oui, il nous faut un clavecin! La musique fait tant de bien! Te souvient-il combien la plus naïve mélodie vous remet de frais dans le cœur. Oui, oui, il nous faut un clavecin! n’est-ce pas, Patrick?...

A de si invincibles raisonnements Patrick feignit de se rendre. Ces fantaisies de Fitz-Harris pouvoient être des folies, mais dans sa situation, mais dans l’état de son esprit, c’étoit de cela, rien que de cela, que Fitz-Harris avoit besoin. Patrick, l’ayant compris de suite, auroit regardé comme une cruauté de le poursuivre davantage de ses froides représentations. Le raisonnable, tout raisonnable qu’il est, n’en est pas moins parfois très-fâcheux et tout-à-fait à éviter. Un homme qui s’ennuie et qui n’a pas de manteau pour cacher les trous de son pourpoint vient-il à recevoir une somme: la raison voudra qu’il s’achète un manteau, la folie, qu’il la suive dans les tavernes. Dans ce manteau, il s’emmaillotteroit avec son ennui; ce manteau deviendroit son linceul. Mais dans les tavernes, avec ses trous aux coudes et son collet râpé, en compagnie de joyeux débauchés, il se délivrera de son mal; il reprendra du cœur au ventre, et, bientôt remis en selle, il rentrera à toute bride dans la vie.—Le raisonnable est très-souvent mortel. La folie est quelquefois de la raison; la raison est quelquefois de la folie. Il est de certains cas où vraiment la raison a un air si bête, où la logique a une tournure si absurde, qu’il faudroit avoir bien du sérieux pour ne pas leur éclater au nez.

Si la surprise de Patrick, lorsque Fitz-Harris lui avoit fait connoître l’emploi qu’il désiroit faire de son argent, avoit été grande, la surprise de M. de Guyonnet fut plus grande encore. A son tour, avec touts les ménagements qui sont dus à un malade, il essaya de lui adresser quelques réflexions assez sages; mais jamais il ne put en venir à lui faire comprendre qu’il avoit des besoins plus réels et plus pressants, et qu’un clavecin ou des pots du Japon n’étoient pas des objets de première nécessité.