XVI.
L’échelle fut remontée et la trappe s’abaissa, et il se fit une nuit profonde.
—Oh! mon Dieu!... s’écria Patrick, fléchissant les genoux et se prosternant la face contre terre.
L’horreur et l’effroi avoient ouvert par surprise son cœur stoïque au désespoir; mais sa courageuse raison reprit aussitôt son empire, et il s’ôta du cœur ce mouvement de foiblesse comme on s’ôteroit de la main une écharde.
Il se releva, et, guidé dans les ténèbres par ses gémissements, il s’approcha de Fitz-Harris, et l’appela et prêta l’oreille. Fitz-Harris ne répondit point. Il se pencha sur lui et lui prit la main: sa main étoit froide. Alors il s’éloigna de lui, et, se tenant à la muraille, il poussa du pied, dans un des coins du caveau, la paille, ou plutôt le fumier dont on avoit eu l’attention de joncher le sol. Sur cette litière, ayant porté doucement son ami, il l’appela de nouveau après lui avoir posé la tête comme sur un chevet; mais toujours point de réponse. C’étoient là touts les soins qu’il pouvoit lui donner; il se coucha donc auprès de lui, dans une anxiété inexprimable, s’assurant de minute en minute du battement de son cœur, écoutant silencieusement son haleine, épiant l’instant suprême où il auroit enfin cessé de souffrir, où il auroit passé de la condition humaine si triste, et de la plus dure des conditions humaines, à un état digne d’envie: l’état de la mort. Il demeura long-temps, sans doute, dans cette cruelle position, car un sommeil de plomb, avec lequel il lutta corps à corps, finit par l’accabler et l’assoupir. A son réveil, Fitz-Harris se plaignoit assez fort; ses extrémités n’étoient plus froides comme le marbre. Patrick lui passa la main sur le front et l’appela presque à voix basse:—Harris! Harris, mon frère!... lui dit-il. Cette fois Fitz-Harris fit un mouvement. Peu à peu il se ranima, et quand il eut recouvré tout-à-fait le sentiment, Patrick lui dit:—Tu as fait une chute horrible, mon frère; tu souffres, où es-tu blessé?—Je souffre beaucoup dans les reins, et j’ai des élancements qui se croisent comme des épées dans ma tête. Tiens, touche là à mon crâne. Patrick y porta la main avec précaution; sous les cheveux trempés de sang, il rencontra une saillie énorme et la bouche d’une plaie.—Sais-tu où nous sommes, mon frère? dit ensuite Fitz-Harris.—Où nous sommes, demandes-tu, mon frère? dans une basse-fosse.—Et que fait-on de nous?—Ne te souvient-il plus, mon frère, que M. le lieutenant pour le Roi s’est chargé du soin de venger la Couronne? Ce qu’on fait de nous, mon frère? on venge la Couronne.—Dieu m’a-t-il retiré la vue, Patrick, ou sommes-nous au milieu de la nuit?—Non, Dieu ne t’a pas affligé comme son serviteur Tobie; mais je ne sais, mon frère, si nous sommes au milieu du jour ou de la nuit; cette fosse n’a ni meurtrière ni lucarne.—Mais c’est donc un tombeau?—Moins que cela, mon frère, un cloaque sans issue, un puisard immonde.—Un puisard! répéta Fitz-Harris avec effroi: un puisard! C’est donc avec des puisards qu’on venge la Couronne?—Avec des puisards, tu l’as dit.
Je ne sais là-dessus ce qui se passa d’affreux dans leur âme; ils gardèrent touts les deux un morne et long silence.
Ce fut Fitz-Harris qui le rompit:—Sans doute, dit-il, on nous a plongés dans cette basse-fosse, condamnés que nous sommes à y périr de faim: tant mieux! Il est bien temps que nos maux aient un terme. Quelle vienne donc la mort! Elle se fait bien prier la capricieuse! Diroit-on pas une bégueule, une mijaurée, une prude qui choisit son monde! Qu’on nous jette des aliments ou qu’on nous laisse sans nourriture, au demeurant, peu m’importe! C’est assez de misère comme ça, je veux en finir; si j’approche plus rien de mes lèvres, que je sois un lâche!—Tu parjureras ton serment, mon frère, reprit tristement Patrick, parce qu’il est beau de se laisser tuer et qu’il est honteux de se laisser mourir; parce que tu ne sais pas ce que c’est que mourir de faim.
Il y avoit, du moins leur sembloit-il, l’intervalle de plusieurs nuits et de plusieurs jours qu’ils étoient là, et personne n’avoit reparu, et ils n’avoient entendu d’autre bruit que le bruit qu’eux-mêmes avoient produit, comme s’ils eussent été dans les entrailles de la terre. Déjà ils étoient en proie aux souffrances de l’inanition; l’opération de la pensée étoit déjà chez eux pénible et lente; leurs idées s’enchaînoient mal et ne se succédoient plus. Vers ce temps-là, Patrick, qui lui-même avoit eu plusieurs défaillances qu’il avoit cachées avec soin, prit la main de Fitz-Harris et lui dit:—Jusqu’ici je m’étois refusé à croire avec toi qu’on ait pu concevoir la pensée de nous plonger dans cet abyme pour nous y laisser périr; mais je vois bien que c’est là le sort qui nous attend; ta prévision étoit juste; et pour nous ravaler au niveau de la brute, on nous livre à la mort sans prêtre, sans conseil, sans assistance. Soin perdu! ceux qui ont su vivre comme nous avons vécu, ceux qui ont su souffrir comme nous avons souffert, ceux-là ne se dépouilleront pas, dans un moment suprême, de la dignité qui convient à l’homme; ceux-là sauront mourir. Frère, préparons-nous à paroître devant Dieu. Alors Patrick s’agenouilla, et, après un moment de recueillement, il poursuivit:—Je viens de descendre en esprit, ô mon Dieu, dans le fond de mon âme, je l’ai trouvée sans replis; j’y ai cherché partout un crime, et je n’y ai rencontré que des fautes dont ta miséricorde ne me refusera pas la rémission. Ce n’est pas, sans doute, ô mon Dieu! que je sois meilleur qu’un autre, et que je mérite plus à tes yeux; mais tu m’as laissé si peu vieillir dans le monde que le temps m’a manqué pour le péché. Vous que le long du court chemin de ma vie j’ai pu offenser; vous pour qui j’ai pu être un objet de scandale, je vous en demande humblement pardon; pardonnez-moi comme je pardonne à ceux qui se sont faits mes ennemis, comme je pardonne à mes bourreaux.—A toi, Fitz-Harris, mon frère, qu’ai-je à dire, sinon que je te bénis et te porte en mon cœur, comme tu me bénis et me porte dans le tien?—Après la vie la plus dure il te plaît, ô mon Dieu! de m’envoyer la mort la plus cruelle; que ta volonté soit faite! puisqu’il faut mourir, j’accepte et meurs avec espérance. Tu m’avois donné une amie, ô mon Dieu! puis tu m’en as séparé; et tu me fais mourir sans l’avoir revue! ô mon Dieu! que cela est amer!... mourir sans l’avoir revue!... Heu!... que cette lame est froide! qu’elle entre lentement, et qu’elle fait de mal!—O mon Dieu!—O mon Dieu!—O mon Dieu!... Et sa voix s’étouffa dans les larmes. Fitz-Harris reprit alors avec audace:—Quant à moi, ô mon Dieu! je ne meurs pas résigné comme mon frère, et je meurs sans espérance. Un bon tient vaut mieux que deux tu auras; je suis franc, j’eusse mieux aimé, ô mon Dieu! une pomme sur ma table qu’une orange dans le jardin des Hespérides.—Je ne reviendrai pas sur le passé, mon frère: il est oublié, il est expié, je crois. Je te dirai seulement, mon doux Patrick, que je t’aime, et puisqu’il faut que je meure, et puisqu’il faut que tu meures, que je suis heureux de mourir avec toi.—Embrassons-nous une dernière fois, mon frère, dit alors Patrick; et, s’étant rapproché de Fitz-Harris et s’étant penché sur lui, ils se donnèrent un long baiser, le baiser cuisant de l’adieu, d’un adieu éternel, le baiser qu’entre le billot et la hache deux amis se donnent sur le plancher de l’échafaud. Leurs lèvres se quittèrent enfin; Patrick reprit place à côté de son ami, et là, sur une couche de fumier, se tenant affectueusement par la main, semblant deux figures taillées dans l’épaisseur d’un tombeau, l’âme brisée par la douleur, le corps déchiré par la faim, ils se remirent froidement à attendre la mort, qui venoit à pas lents.