—Mais, que vous a fait ma fille, monsieur le comte?...

—Vous tairez-vous, madame la souteneuse!...

En criant ses dernières injures, il lançoit contre sa fille, à l’instant où elle sortoit, un pot d’étain qui l’atteignit à l’épaule et lui fit pousser un long gémissement. Dans sa fureur, il se leva de sa chaise avec tant de violence que la table soulevée par sa panse énorme fut renversée. Puis, il se précipita hors de la salle en brisant tout sur son passage, et s’enferma dans son appartement.

Échappée à cet esclandre, Déborah se retira chez elle. Là, accablée de douleur, elle tomba sur un canapé, où l’obsession des fantômes du désespoir l’assoupit. Ce n’étoit pas cependant qu’un pareil spectacle fût chose nouvelle pour ses yeux et pour son cœur; dès son enfance elle avoit assisté au martyre de sa mère; mais ici, elle étoit plus que figurante, elle se voyoit au premier acte d’un rôle dont elle redoutoit le dénouement.

Le valet qui vint lui apporter son dîner la trouva dans le même désordre, encore endormie sur le canapé. Sous sa serviette elle découvrit un billet non signé, mais de la main de sa mère, contenant ceci seulement:

«Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le-moi demander par qui vous apportera votre nourriture? Si vous allez cette nuit où vous devez aller, vous ne sauriez trop prendre de précautions: vous risquerez beaucoup. Ne seroit-il pas prudent de vous en abstenir, et demain de faire parvenir votre congé à M. Patrick? Au nom du ciel, faites cela!»

—Ton congé!... Patrick, mon amour, ma vie!... Te donner congé, Patrick!—s’écria Déborah en achevant de lire ce billet.—Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit se refuse, c’est là de ces devoirs que ma foible intelligence ne peut comprendre, c’est là de ces pensées dont mon âme s’effarouche!... Te donner congé, Patrick! conçois-tu?... Contremander ma passion: on contremande ce qu’on a commandé? qu’ai-je commandé? dites-moi? On congédie ce qu’on possède, ce dont on est las. Mais donner congé au vautour qui nous tient dans sa serre, au geôlier qui nous charge de chaînes; mais donner congé à la puissance qui nous possède, non!...—L’enfant peut briser son jouet, mais le jouet peut-il briser l’enfant?... Eh! que suis-je!...—Une meule peut-elle se broyer elle-même? Un arbre peut-il se déraciner? Une vallée peut-elle dominer le mont qui la domine?... Et moi! puis-je engouffrer l’abyme qui m’engouffre?...—Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit se refuse! Oh! c’est là de ces pensées dont mon intelligence bornée s’effarouche?—Moi! te donner congé, Patrick! comprends-tu?

Après avoir rongé un morceau de pain trempé de ses pleurs, et jeté un peu d’eau sur le feu de sa poitrine, Déborah s’enveloppa d’un manteau, et suivit un long corridor aboutissant à une antique tourelle, encastrée dans des constructions modernes et nommée pour sa position Tour de l’Est; de fortification qu’elle avoit été, elle étoit devenue belvédère, et ses créneaux avoient cédé place à une riche balustrade. On découvroit de cette terrasse excessivement élevée un sombre et lugubre paysage: au midi et à l’est, une plaine infinie, noire et rouge; noire à l’endroit des tourbières, rouge à l’endroit des bogs; peu d’arbres, des genêts et des bruyères et quelques huttes informes à demi enterrées.—Au nord et à l’ouest des chaînes de rochers chauves, semblant de hautes murailles ébréchées par la foudre, bordoient l’horizon; çà et là des ruines de tours, d’églises et de monastères, charmoient le regard et plongeoient l’âme dans le passé.

De ce côté un déchirement dans les rochers, forme une gorge profonde, étourdissante à voir. Dans le creux de cette Gorge du Diable, comme on l’appelle, coule un torrent étroit, n’ayant qu’une seule rive, ou passeroit à peine un chariot. A mi-hauteur des roches il s’élance avec fracas de la bouche d’une caverne, ce qui ajoute encore au caractère infernal de ce lieu.

L’eau de ce torrent, froide en été, chaude en hiver, jouit d’une grande célébrité parmi les villageois des environs, qui lui attribuent toutes sortes de cures merveilleuses. Mais sa propriété la plus incontestable est celle, quand on a l’imprudence de s’y baigner, de guérir de la vie.