Auprès de son Orelia chéri ainsi elle attendit la lumière ennemie.
Puis encore, comme le roi Don Rodrigue, qui s’enferma vivant dans la tombe, la couleuvre du remords la dévora, et, dans l’excès de ses tortures,—son cœur fournissant de l’eau à ses yeux qui pleuroient, ses yeux à sa bouche qui buvoit des larmes,—comme lui encore elle cria:—Mords-moi, couleuvre! achève-moi! découvre-moi la face de la mort!...—Hélas! mon déshonneur sera éternel! la renommée me maintiendra pour mauvaise, comme elle en maintient d’autres pour bons! Oh! si la renommée, la mémoire, le monde, pouvoient devenir muets! les chroniqueurs aveugles, afin que ceci ne fût pas écrit!...—Oh! si ma vie s’achevoit! oh! si la mort venoit!... Mais je crois que je suis si méchante que la mort même ne me veut pas!—déjà pourtant mon haleine s’affaisse! déjà pourtant mes dents se serrent! Déjà pourtant ma langue inerte et pendue darde la pointe!... Mords-moi, couleuvre, achève-moi! découvre-moi la face de la mort!...
XXV.
La fin si douloureuse de Fitz-Harris dans le puisard, après vingt-un mois de débats avec la mort, après une agonie déchirante et tenace; la perte de ce frère d’infortune, de ce compagnon d’enfance et de misère, et pour surcroît l’inefficacité de la promesse si formelle de M. de Malesherbes, promesse qui sembla n’être venue rallumer le pâle flambeau de son espérance que pour donner l’occasion à M. le chevalier de Rougemont de le lui souffler sous le nez avec son insolence et sa cruauté habituelles; la prolongation de sa captivité, qui décidément n’offroit plus que le mirage d’une plaine aride et mortelle, sans horizon et sans bornes; tout cela, toutes ces amertumes, toutes ces odieuses manœuvres, toutes ces afflictions profondes avoient fini, comme nous l’avons vu, par ébranler la raison de Patrick, qui, jusques alors s’étoit sans cesse maintenue élevée, noble et fière, qui jusques alors comme un mât robuste, n’avoit pas oscillé un seul instant au milieu des orages et des sinistres les plus sombres.
La translation du Donjon à la Bastille porta le dernier coup. Ce fut un choc, un désappointement terrible pour l’âme de Patrick, qui s’étoit encore ouverte naïvement à l’espoir d’une délivrance (tant l’âme du malheureux est disposée comme le faucon à venir sur le leurre le plus grossier); lorsqu’au lieu de la liberté qu’on venoit tout-à-coup de lui promettre, il s’étoit vu derechef dans une enceinte de murailles et sous la voûte d’une nouvelle fosse.
Les neuf dernières années de son séjour au Donjon, Patrick les avoit passées dans l’état d’esprit le plus veule et le plus morne, abymé en Dieu et abymé dans la prière. Cette dévotion extrême s’exagéra encore. Il rompit alors entièrement tout commerce avec les hommes. Sourd à toutes questions, n’adressant aucune demande, se défendant rigoureusement toute parole, il ne s’entretint plus qu’avec le Ciel. A genoux ou accroupi, pelotonné pour ainsi dire autour de son Christ, il demeuroit sans cesse dans la triste immobilité d’un loir engourdi. L’obligeoit-on à sortir de son cachot pour aller respirer un peu sur les terrasses des tours, il s’asseyoit tristement sur l’affût d’un canon et n’en quittoit plus. Quelquefois, après avoir suivi long-temps du regard un ramier qui voloit librement au haut des airs, son cœur se gonfloit et il se prenoit à fondre en larmes. Il avoit alors dans le cœur un besoin si réel et si impérieux d’isolement et de mystère qu’il ne s’adressoit même jamais à Dieu, comme s’il eût oublié tout-à-fait la langue qui se parloit autour de lui, que dans l’idiôme de sa chère et malheureuse patrie.—«O thiarna, répétoit-il souvent en se prosternant contre terre, dean trocaire ormsa morpheacach!»