XXXIII.

A peine Déborah fut-elle un peu remise de ce premier trouble, qu’elle souhaita de partir avec un empressement terrible. L’idée qu’il se pouvoit que l’homme qu’elle avoit tant pleuré, et dont en vain elle avoit cherché si long-temps les ossements et la sépulture, foulât encore la terre sous ses pas; cette idée, dis-je, l’accabloit, l’enveloppoit, l’enivroit!—Hâtons-nous! songeoit-elle, ce pauvre ami doit avoir bien besoin que je vienne essuyer ses larmes! Hâtons-nous! car c’est lui le plus malheureux à cette heure. Moi, je sais que nous allons nous retrouver et nous revoir, mais lui ne le sait pas! Peut-être aussi, à son tour, cherche-t-il à cette heure ma tombe comme j’ai tant cherché la sienne!...

Rendue à son ancienne énergie, Déborah ne balança pas long-temps, et, sans perdre en préparatifs un temps si précieux, elle fit atteler immédiatement ses deux meilleurs chevaux à sa voiture la plus simple. Puis, vêtue d’un habit de campagne pour ne point jalouser les regards, accompagné seulement d’Icolm-Kill, elle se mit en route sur-le-champ.

Sa pensée ardente rouloit cependant plus vîte encore autour de son essieu que la roue du carrosse qui l’entraînoit. Son cœur battoit d’impatience avec plus d’emportement que les flancs de ses chevaux de feu qui fendoient l’air et dévoroient l’espace.

Il y avoit bien des années que Déborah n’avoit mis les pieds dans la ville; et, depuis cette dernière visite, Paris s’étoit tellement transformé, que, sans quelques grands édifices qui demeurent éternellement là comme un sceau sur un acte pour en attester l’authenticité, elle ne l’auroit que difficilement reconnu. Au lieu de retrouver son Paris d’autrefois vivant, élégant, aimable, opulent, prodigue de beautés et de richesses, elle entroit par une barrière incendiée, dans une bourgade morne, désœuvrée, ayant l’air hagard et penaud d’un chien perdu qui cherche un nouveau maître. On eût dit qu’un fléau venoit de s’y abattre et y régnoit. Les maisons sembloient vides, les rues désertes. Les portes et les contre-vents étoient partout strictement fermés. Au lieu d’habits reluisants, couverts de cannetilles et de dorures, au lieu de visages grivois, fleuris, enjoués; des haillons et des figures mornes ou patibulaires; des flots de cocardes et de drapeaux rouges et bleus; puis çà et là quelques miliciens et quelques bourgeois mal affublés et mal appris à porter leurs armes, s’entredévorant du regard.—Après tout, rien cependant n’étoit changé; d’où venoit donc cet aspect sinistre? Avoit-on subi une invasion étrangère? Israël avoit-il été emmené en captivité à Ninive ou à Babylone? Sept plaies avoient-elles frappé l’Égypte?... Non, non!... seulement la verge de la vertu de Dieu avoit battu les eaux de l’étang social, et la bourbe du fond étoit remontée à la surface!

Icolm-Kill s’adressa avec persévérance à toutes les espèces de magistrats populaires qui, depuis l’insurrection, s’étoient constitués, et s’efforçoient, les pauvre gents, de mettre de l’eau dans un crible. Mais pas une de ces nouvelles créatures ne put lui fournir le moindre renseignement. Touts avoient eu parfaitement connoissance du prisonnier qu’Icolm-Kill réclamoit, mais aucun ne savoit ce que pour lors il étoit devenu. Déborah déjà commençoit à se repentir d’avoir cru si volontiers à une chose si vague et pour ainsi dire impossible. Déjà elle avoit mis son espoir sous ses pieds, et retrempé ses lèvres dans l’amertume, quand un Électeur, monsieur Éthis de Corny, je crois, se prétendant parfaitement informé, leur donna l’assurance que l’infortuné qu’ils cherchoient, après avoir été pendant quelques jours l’idole des Parisiens, et avoir rempli touts les cœurs de la plus sombre compassion et de la plus violente aversion pour la tyrannie, avoit dû être (il ne savoit pas au juste pour quelle cause) conduit au couvent des Frères de Charenton.

Dans l’excès de sa joie et de sa reconnoissance, Déborah couvrit de baisers les mains de l’Électeur; lui souhaita une douce et longue carrière, et partit de suite pour le lieu qui recéloit son bien-aimé, et devoit enfin le lui rendre.

Comme elle remontoit la rue Saint-Anthoine, Déborah entendit tirer le canon, et des salves répétées de mousqueterie; puis, appercevant une foule immense qui se pressoit autour de la Bastille à peu près entièrement détruite, elle fut saisie un instant de frayeur, s’imaginant que le peuple en étoit aux mains, et qu’elle alloit assister à quelque scène de sang. Mais le silence et l’ordre, et le respect qui se montroit sur chaque front, la rassurèrent bientôt. Elle poursuivit courageusement son chemin, et ne tarda pas à comprendre qu’on rendoit simplement des honneurs funèbres et militaires.—D’entre les ruines de l’horrible forteresse, huit cents ouvriers qui travailloient à sa démolition, et auxquels s’étoient joints les députations de quelques districts et quelques officiers révolutionnaires, sortoient en cortége, touts le chapeau bas, touts la pioche sur l’épaule, touts l’air grave et pénétré.—A leur tête, quatre d’entre ces artisans portoient, sur une planche, deux squelettes humains après lesquels pendoient encore des chaînes et un énorme boulet de fer.—Les restes de ces deux victimes de la plus monstrueuse barbarie qui ait jamais flori sur la terre, avoient été trouvés par les démolisseurs enterrés dans une couche de chaux et de plâtre sous des marches, dans l’escalier d’une tour; et par un élan généreux, une commisération rarement absente du cœur humain, le peuple avoit voulu donner une marque publique de sa sympathie aux mânes de ces deux captifs, assurément innocents, tombés, il y avoit peut-être plusieurs siècles, sous les coups obscurs d’une tyrannie lâche et pleine de ténèbres, leur rendre les derniers devoirs et les porter solennellement dans un lieu de repos.