—Monsieur prendrait bien un coup d'eau-de-vie, dit Latulipe en lui présentant un verre. L'inconnu fit une grimace infernale en l'avalant; car Latulipe, ayant manqué de bouteilles, avait vidé l'eau bénite de celle qu'il tenait à la main, et l'avait remplie de cette liqueur. C'était bien mal au moins.—Il était beau cet étranger, si ce n'est qu'il était très brun et avait quelque chose de sournois dans les yeux. Il s'avança vers Rose, lui prit les deux mains et lui dit: J'espère, ma belle demoiselle, que vous serez à moi ce soir et que nous danserons toujours ensemble.

—Certainement, dit Rose, à demi-voix et en jetant un coup d'œil timide sur le pauvre Lepard, qui se mordit les lèvres à en faire sortir le sang.

L'inconnu n'abandonna pas Rose du reste de la soirée, en sorte que le pauvre Gabriel renfrogné dans un coin ne paraissait pas manger son avoine de trop bon appétit.

Dans un petit cabinet qui donnait sur la chambre de bal était une vieille et sainte femme qui, assise sur un coffre, au pied d'un lit, priait avec ferveur; d'une main elle tenait un chapelet, et de l'autre se frappait fréquemment la poitrine. Elle s'arrêta tout à coup, et fit signe à Rose qu'elle voulait lui parler.

—Écoute, ma fille, lui dit-elle; c'est bien mal à toi d'abandonner le bon Gabriel, ton fiancé, pour ce monsieur il y a quelque chose qui ne va pas bien; car chaque fois que je prononce les saints noms de jésus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur.—Vois comme il vient de nous regarder avec des yeux enflammés de colère.

—Allons, tantante, dit Rose, roulez votre chapelet, et laissez les gens du monde s'amuser.

—Que vous a dit cette vieille radoteuse? dit l'étranger.

—Bah, dit Rose, vous savez que les anciennes prêchent toujours les jeunes.

Minuit sonna et le maître du logis voulut alors faire cesser la danse, observant qu'il était peu convenable de danser sur le mercredi des Cendres.

—Encore une petite danse, dit l'étranger.—Oh! oui, mon cher père, dit Rose; et la danse continua.