—Ah! Je suppose que tu es encore dans tes belles entreprises. Le mécontentement se peignit sur le visage d'Amand, le vieillard s'en étant aperçu ajouta: Allons, n'en parlons plus; puisque ça te fait de la peine. Je suis sûr que t'es fatigué, viens prendre un coup. Ils avaient à peine fini leurs verres qu'ils entendirent les chants des habitants qui revenaient du travail après avoir terminé la moisson du bon homme. Suivant le cérémonial d'usage, le vieillard fut s'asseoir au fond de la chambre dans un grand fauteuil placé pour l'occasion, et attendit d'un air joyeux et content l'arrivée de ses enfants et de ses petits-fils qui ne tardèrent pas à rentrer, en foule, précédés de l'aîné de la famille qui tenait d'une main un faisceau de superbes tiges de blé chargées de leurs épis et entourées d'une variété de boucles de ruban; et de l'autre côté, une carafe et un verre. Il s'avança jusqu'au siège du maître de la maison, lui présenta la gerbe, en lui souhaitant, chaque année de sa vie, une récolte aussi abondante; après quoi, il versa à boire à la compagnie. Le vieillard le remercia d'une voix émue, et avala d'un seul trait le verre qui lui était présenté. Le maître des cérémonies versa alors à boire, à la ronde, à toute la compagnie qui passa ensuite dans la pièce voisine, où un souper, composé de mouton, de laitage et de crêpes au sucre, était préparé. Si le Rapin qui imagina de faire dire à un gros Anglais, au pauvre qui lui dit qu'il n'a pas mangé depuis la veille: «Goddam, le coquin, il être bien heureux d'avoir faim», avait vu ces bonnes gens manger, il aurait assurément transporté son milord goutteux et envieux dans la salle du festin, et lui aurait fait dire au pluriel: «Goddam, les coquins, ils être bien heureux d'avoir faim.» Pour me servir de l'expression du vieillard qui présidait à la fête: ils pouvaient manger les pauvres gens; ils ne volaient pas leur nourriture. Le repas fini, la carafe d'eau-de-vie commença à circuler, et le jeune homme qui avait présenté la gerbe demanda à son père de leur chanter une chanson.

—Assurément qu'oui, mes enfants; je ne vous refuserai pas cela aujourd'hui, et je vais vous en chanter une drôle aussi. Et le vieillard commença aussitôt la chanson suivante:

Il y a pas sept ans que je suis parti
De la Nouvelle-France;
La nouvelle m'est arrivée,
Tra la la la,
Que ma maîtresse était fiancée.

J'ai pris mes bottes et mes éperons,
Et ma cavale par la bride,
Chez ma maîtresse je m'en suis allé,
Tra la la la.
Pour voir si elle était fiancée.

De tant loin qu'elle me vit venir
Son petit cœur soupire;
—Qu'avez-vous donc belle à tant soupirer,
Tra la la la,
Puisque vous êtes fiancée?

—Oui, fiancée je le suis,
Maudit soit la journée:
C'est dimanche mon premier ban
Tra la la la,
Venez-y mettre empêchement.

Le premier dimanche du mois
Le curé monte en chaire:
—Écoutez-moi, petits et grands,
Tra la la la,
Je vais vous publier un ban.

Le beau galant qui était là
S'approche de la chaire.
—Ah! monsieur le curé, ne publiez pas ce ban,
Tra la la la,
Je viens y mettre empêchement.

Il y a sept ans que je l'aimais,
Je l'aime bien encore.
—S'il y a sept ans que vous l'aimez,
Tra la la la.
Il est bien juste que vous l'ayez.

Lorsque le vieillard eut terminé sa chanson, tous ses hôtes burent à sa santé. Il commençait à être tard et les jeunes filles désiraient beaucoup commencer la danse; mais aucune d'elles ne savait comment s'y prendre pour faire sortir les hommes de table. Une des petites-filles du bon homme s'en chargea:—Grand-papa, dit-elle, veux-tu que je te chante une chanson, aussi, moi?

—Sans doute, ma p'tite Élise; voyons voir ce que tu vas nous chanter. Elle commença aussitôt le bon curé de Béranger, et arrivé à ce couplet:

Et le soir, lorsque dans la plaine
Le hasard vous rassemblera,
Dansez gaîment sous un vieux chêne,
Et le bon Dieu vous bénira.

—N'est-ce pas, grand-papa, dit-elle, qu'on peut en faire autant; c'est l'bon curé qui l'dit.

—Oui, oui, mes enfants. Dites, vous autres les voisins, que ça n'a pas d'esprit, c't enfant-là. Viens m'embrasser, Élise.

Aussitôt que les jeunes gens furent retirés dans l'appartement voisin pour se livrer à la danse, ceux qui restaient des convives s'approchèrent de la cheminée et une conversation animée s'engagea entre eux.

CHAPITRE NEUVIÈME