—Non, je profite de l'offre obligeante de monsieur et je vais coucher chez lui; et vous?
Ici la physionomie de Lepage se rembrunit. Il avait intérêt à ce que personne ne sût que le malheureux colporteur passait la nuit dans sa demeure.
—Je vais marcher encore une demi-heure et je crois que je logerai ce soir chez un de mes amis—Adieu je suis pressé. Il continua sa route. Guillemette prit le chemin du rivage et, après avoir chassé près d'une heure, il rentra au logis pour souper. Il trouva la table mise et se mit à manger de bon appétit. La conversation roula pendant le repas sur ses spéculations et il avoua franchement à son hôte qu'il n'avait vendu que pour onze louis depuis son départ de la capitale. Après avoir pris quelques verres de vin qui contenaient un fort narcotique que Lepage y avait jeté à son insu, il manifesta le désir de se reposer, et se jeta sur un petit lit où il ne tarda pas à s'endormir.
Alors commença le drame horrible dont nous allons entretenir nos lecteurs. Lepage, jusqu'alors accoudé sur la table et enseveli dans les rêveries, se leva et fit quelques tours dans la chambre à pas lents, puis s'arrêta près de l'endroit où dormait sa victime. Il écouta, d'un air inquiet, son sommeil inégal et entrecoupé de paroles sans suite. «Il n'est pas encore entièrement sous "l'influence de l'opiat"», se dit-il, et il retourna s'asseoir sur un sofa. La lumière qui brûlait sur la table laissait échapper une lueur lugubre qui donnait un relief horrible à son visage sinistre enfoncé dans l'ombre; relief horrible, non par l'agitation qui se peignait sur des traits d'acier, mais par le calme muet et l'expression d'une tranquillité effrayante. Il se leva de nouveau, s'avança près d'une armoire et en sortit un marteau qu'il contempla avec un sourire de l'enfer: le sourire de Shylock, lorsqu'il aiguisait son couteau et qu'il contemplait la balance dans laquelle il devait peser la livre de chair humaine qu'il allait prendre sur le cœur d'Antonio. Il donna un nouvel éclat à sa lumière; puis, le marteau d'une main et enveloppé dans les plis de son immense robe, il alla s'asseoir près du lit du malheureux Guillemette.
Il considéra, pendant quelque temps, son sommeil paisible, avant-coureur de la mort qui ouvrait déjà ses bras pour le recevoir; il écouta un moment les palpitations de son cœur:—quelque chose d'inexprimable et qui n'est pas de ce monde [mais de] l'enfer passa sur son visage; il resserra involontairement le marteau, écarta la chemise du malheureux étendu devant lui et, d'un seul coup de l'instrument terrible qu'il tenait à la main, il coupa l'artère jugulaire de sa victime. Le sang réjaillit sur lui et éteignit la lumière. Alors s'engagea dans les ténèbres une lutte horrible! lutte de la mort avec la vie. Par un saut involontaire Guillemette se trouva corps à corps avec son assassin qui trembla pour la première fois en sentant l'étreinte désespérée d'un mourant et en entendant, près de son oreille, le dernier râle qui sortait de la bouche de celui qui l'embrassait avec tant de violence, comme un cruel adieu à la vie. Il eut néanmoins le courage d'appliquer un second coup et un instant après il entendit, avec joie, le bruit d'un corps qui tombait sur le plancher; le silence vint augmenter l'horreur de ce drame sanglant et la pendule sonna onze heures.
Il ralluma sa bougie avec peine et revint dans le cabinet où il s'efforça, en vain, d'arrêter le sang qui sortait de la blessure:—Faisons disparaître aussitôt que possible toutes ces traces qui pourraient me trahir, se dit-il. Et, quant à toi, ton linceul, c'est l'onde. Il dépouilla ensuite le corps et lui attacha les pieds avec une corde, fit le tour de chaque fenêtre pour voir s'il n'entendrait aucun bruit du dehors, il ouvrit sa porte; mais aucune voix étrangère ne troublait le silence de la nuit: la tempête régnait dans toute son horreur; et le sifflement du vent, mêlé au fracas de la pluie et au mugissement des vagues, se faisait seul entendre. Il referma la porte avec précaution, ouvrit la fenêtre qui donnait sur le rivage, y jeta le corps et le rejoignit aussitôt. La force du vent le faisait chanceler et la noirceur de la nuit l'empêchait de voir la petite embarcation dans laquelle il se proposait de se livrer avec sa victime à la merci des flots. Il la trouva enfin et, quoiqu'il eût fallu la force de deux hommes pour la soulever, il la fit partir de terre d'un bras vigoureux, y déposa le corps et la porta jusqu'à l'endroit où la vague venait expirer sur le rivage. Il attacha alors le cadavre derrière le canot et, s'y étant placé, il fit longtemps de vains efforts pour s'éloigner: le vent qui soufflait avec force du nord et la marée montante le rejetaient sans cesse sur la côte. Enfin, par une manœuvre habile, il parvint à gagner le large, et après un travail pénible de deux heures, épuisé de fatigue et se croyant dans le courant du fleuve qui court sur la pointe de Saint-Roch, il coupa la corde et dirigea sa course vers le rivage. Il trouva tout chez lui dans le même ordre qu'il l'avait laissé, referma la fenêtre et se mit à l'ouvrage. Il déposa l'argent dans son coffre, brisa la cassette dans laquelle le colporteur transportait ses marchandises, les mit dans un sac qu'il serra, jeta les planches dans la cheminée, mit de côté les habillements, lava les taches de sang du mieux qu'il put, puis se jeta sur son lit où il ne tarda pas à s'endormir d'un profond sommeil. La fatigue le fit reposer pendant quelques heures; mais, vers le matin, son imagination frappée de la veille vint les lui rappeler avec des circonstances horribles.
Il lui sembla que sa demeure était transformée en un immense tombeau de marbre noir; que ce n'était plus sur un lit qu'il reposait, mais sur le cadavre d'un vieillard octogénaire auquel il était lié par des cheveux d'une blancheur éclatante. Des milliers de vermisseaux qui lui servaient de drap mortuaire le tourmentaient sans cesse. Tout à coup, au pied de sa couche glacée, se levait lentement l'ombre d'une jeune fille, enveloppée d'un immense voile blanc, qui l'invitait à la rejoindre; et il faisait d'inutiles efforts pour se soulever. La jeune fille levait son voile et, sur son corps d'une beauté éblouissante, il voyait un visage dévoré par un cancer hideux, qui lui présentait une bouche sanglante à baiser. Puis l'ombre de Guillemette se présentait à son chevet, pâle et livide; de son crâne fracassé s'écoulait une longue trace de sang et sa chemise entrouverte laissait voir une profonde blessure à son col. Il se sentait près de défaillir; mais l'apparition lui jetait quelques gouttes de sang sur les tempes et ses forces s'augmentaient malgré lui. Il voulait se fuir lui-même; mais une voix intérieure lui répétait sans cesse: Seul avec tes souvenirs!
CHAPITRE QUATRIÈME
Le cadavre
Enfin, Dieu l'a voulu et l'heure est décidée.