Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a établir entre quelques scènes des deux drames.
Dans l'Ami de la Maison M. de Saint-Pré sait, dès le commencement de la pièce, que sa femme et son ami le trompent; il le sait même depuis longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait de lui un héros assez pusillanime et moins intéressant, certes, que Dumont du Supplice d'une Femme, qui, en apprenant le coup porté à son honneur, cherche aussitôt et sans désemparer—je parle cette fois de la pièce remaniée—le moyen le plus convenable pour le rétablir et le sauvegarder, au moins publiquement.
Toute la scène où Madame Larcey vient raconter à Madame Dumont les soupçons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en même situation dans l'Ami de la maison. Lisez dans la pièce même de M. de Girardin (Édition avant Dumas fils) la scène Ve du IIe acte entre les deux femmes, et rapprochez-la de la scène IIe du Ier acte du drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pièces, les deux scènes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la même aigreur, la même vivacité d'expression et surtout la situation parfaitement identique de cette femme séduite et de son séducteur se débattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se révoltant l'un contre l'autre, non pas tout à fait poussés par le même genre de sentiment et d'émotion, mais agissant de concert sous la pression de la même nécessité et arrivant à un égal résultat.
Enfin, rapprochez encore la scène d'explication entre le mari et l'amant, toutes deux au IIIe acte, dont les deux pièces, toutes deux si parfaitement en situation semblable[188]. La même provocation de l'amant par le mari se retrouve dans cette même scène, différemment présentée, il est vrai, mais produisant le même effet et aboutissant de la même façon.
Et maintenant, admettons pour un instant—si l'Ami de la maison est destiné à être joué,—admettons, dis-je, qu'un homme habile et expérimenté, comme l'auteur du Fils naturel, consente à exécuter sur le drame de Beaumarchais un travail aussi sérieux et aussi heureux surtout[189] que celui dont il a bien voulu se charger pour l'élucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les trois actes émouvants du drame remanié le Supplice d'une femme? Mais, en attendant la soirée possible qui verrait la mise à la scène de cette pièce singulière si étrangement exhumée, les points de ressemblance que j'ai signalés, les rapprochements si complétement identiques que j'ai indiqués, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvés, renouvelés, imaginés une fois encore aujourd'hui par un écrivain qui ne les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connaître, serviront au moins—en dehors de la curiosité légitime qui doit s'attacher à une œuvre inédite de Beaumarchais—à prouver une fois de plus au lecteur qu'en fait d'œuvres théâtrales ou autres, il n'y a vraiment plus, quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil.
GEORGES D'HEYLLI.
Octobre 1869.
L'AMI DE LA MAISON
DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES.