«Elle a daigné m'expliquer encore: «M. Le Mesge est un savant qui m'est utile. Il connaît l'espagnol et l'italien, classe mes papiers et s'efforce de mettre en ordre ma généalogie divine. Le révérend Spardek sait l'anglais et l'allemand. Le comte Bielowsky possède à fond les langues slaves; en outre je l'aime comme un père. Il m'a connue petite du temps que je ne songeais pas encore aux bêtises que tu sais. Ils me sont indispensables dans les rapports que je peux avoir avec des visiteurs de nationalités différentes, quoique je commence à user assez bien des dialectes dont j'ai besoin... Mais voilà bien des mots, et c'est la première fois que je donne des explications sur ma conduite. Ton ami n'est pas si curieux.» Là-dessus, elle m'a congédié. Drôle de femme, en vérité. Je la crois un peu renanienne, mais avec plus d'habitude que le maître des choses de la volupté.»

—Messieurs,—dit tout à coup M. Le Mesge survenant,—que tardez-vous? On vous attend pour le dîner.

Le petit professeur était ce soir particulièrement de bonne humeur. Il avait une rosette violette neuve.

—Alors?—interrogea-t-il d'un petit air gaillard.—Vous l'avez vue?

Ni Morhange, ni moi ne lui répondîmes.

Le révérend Spardek et l'hetman de Jitomir avaient déjà commencé de dîner quand nous arrivâmes. Le soleil à son déclin mettait sur les nattes crème des reflets framboise.

—Asseyez-vous, messieurs,—fit bruyamment M. Le Mesge.—Lieutenant de Saint-Avit, vous n'étiez pas des nôtres hier soir. Vous allez goûter pour la première fois de la cuisine de Koukou, notre cuisinier bambara. Vous m'en direz des nouvelles.

Un serviteur nègre déposa devant moi un superbe grondin, émergeant d'une sauce au piment rouge comme tomate.

J'ai déjà dit que je mourais de faim. Le mets était exquis. La sauce me donna aussitôt soif.

—Hoggar blanc, 1879,—me souffla l'hetman de Jitomir, en emplissant mon gobelet d'une fine liqueur topaze.—C'est moi qui le soigne: rien pour la tête, tout pour les jambes.