«Et il ajouta, consentant enfin à se présenter:

«—Prince Louis-Napoléon Bonaparte.

«Je n'ai joué aucun rôle actif dans le coup d'Etat, et je ne le regrette point. Mon principe est qu'un étranger ne doit pas s'immiscer dans les tumultes intérieurs d'un pays. Le prince comprit cette discrétion, et n'oublia pas le jeune homme qui lui avait été d'un si heureux augure.

«Je fus un des premiers qu'il appela à l'Elysée. Ma fortune fut définitivement assise par une note diffamatoire de Napoléon le Petit. L'an d'après, quand Mgr Sibour eut passé par là, j'étais fait gentilhomme de la chambre et l'Empereur poussait sa bonté jusqu'à me faire épouser la fille du maréchal Repeto, duc de Mondovi.

«Je n'ai aucun scrupule à proclamer que cette union ne fut pas ce qu'elle aurait dû être. La comtesse, âgée de dix ans de plus que moi, était revêche et pas particulièrement jolie. En outre, sa famille avait formellement exigé le régime dotal. Or, je n'avais plus à cette époque que mes vingt-cinq mille livres d'appointements comme gentilhomme de la chambre. Triste sort pour quelqu'un qui fréquentait le comte d'Orsay et le duc de Gramont-Caderousse. Sans la bienveillance de l'Empereur, comment eussé-je fait?

«Un matin du printemps de 1862, j'étais dans mon cabinet à dépouiller mon courrier. Il y avait une lettre de Sa Majesté, me convoquant pour quatre heures aux Tuileries; une lettre de Clémentine, m'informant qu'elle m'attendait à cinq heures chez elle. Clémentine était la toute belle pour qui je faisais alors des folies. J'en étais d'autant plus fier que je l'avais soufflée, un soir, à la Maison Dorée, au prince de Metternich qui en était très épris. Toute la cour m'enviait cette conquête; j'étais moralement obligé de continuer à en assurer les charges. Et puis Clémentine était si jolie! L'Empereur lui-même... Les autres lettres, mon Dieu, les autres lettres étaient précisément les notes des fournisseurs de cette enfant qui, malgré mes remontrances discrètes, s'obstinait à me les faire tenir à mon domicile conjugal.

«Il y en avait pour un peu plus de quarante mille francs. Robes et sorties de bal à la maison Gagelin-Opigez, 23, rue Richelieu; chapeaux et coiffures de Mme Alexandrine, 14, rue d'Antin; jupons multiples et lingerie de Mme Pauline, 100, rue de Cléry; passementeries et gants Joséphine de la Ville de Lyon, 6, rue de la Chaussée-d'Antin; foulards de la Malle des Indes; mouchoirs de la Compagnie Irlandaise; dentelles de la maison Ferguson; lait antéphélique de Candès... Ce lait antéphélique de Candès, surtout, me combla de stupéfaction. La facture portait cinquante et un flacons. Six cent trente-sept francs cinquante de lait antéphélique de Candès. De quoi édulcorer l'épiderme d'un escadron de cent gardes!

«—Cela ne peut continuer ainsi,—dis-je, mettant les factures dans ma poche.

«A quatre heures moins dix, je franchissais le guichet du Carrousel.

«Dans le salon des aides de camp, je tombai sur Bacciochi.