«Le secrétaire particulier de l'Empereur entra.
«—Voici Bielowsky, Mocquard,—dit Napoléon.—Vous êtes au courant de ce que j'attends de lui. Mettez-l'y.
«Et il se mit à tapoter les vitres, sur lesquelles la pluie giclait avec rage.
«—Mon cher comte,—dit Mocquard en prenant place,—c'est très simple. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un jeune explorateur de talent, M. Henry Duveyrier.
«Je secouai négativement la tête, fort surpris par cette entrée en matière.
«—M. Duveyrier,—continua Mocquard,—est revenu à Paris après un voyage particulièrement audacieux dans le Sud Algérien et le Sahara. M. Vivien de Saint-Martin, que j'ai vu ces jours-ci, m'a affirmé que la Société de Géographie comptait lui décerner à ce propos sa grande médaille d'or. Au cours de son voyage, M. Duveyrier est entré en relations avec les chefs du peuple qui s'est montré jusqu'ici si rebelle à l'influence des armées de Sa Majesté, les Touareg.
«Je regardai l'Empereur; mon ahurissement était tel qu'il se mit à rire.
«—Ecoute,—dit-il.
«—M. Duveyrier,—continua Mocquard,—a pu obtenir qu'une délégation de ces chefs vînt à Paris présenter ses respects à Sa Majesté. Des résultats très importants peuvent sortir de cette visite, et Son Excellence le ministre des Colonies ne désespère pas d'en obtenir la signature d'un traité de commerce réservant à nos nationaux des avantages particuliers. Ces chefs, au nombre de cinq, parmi lesquels le Cheikh Othman, amenokal ou sultan de la Confédération des Adzger, arrivent demain matin à la gare de Lyon. M. Duveyrier les y attendra. Mais l'Empereur a pensé qu'en outre...
«—J'ai pensé,—dit Napoléon III, comblé d'aise par mon air ébahi,—qu'il était correct qu'un des gentilshommes de ma chambre attendit à leur arrivée ces dignitaires musulmans. C'est pourquoi tu es ici, mon pauvre Bielowsky. Ne t'effraye pas,—ajouta-t-il en riant plus fort.—Tu auras avec toi M. Duveyrier. Tu n'es chargé que de la partie mondaine de la réception: accompagner ces imans au déjeuner que je leur offre demain aux Tuileries, puis, le soir, discrètement à cause de leur religion qui est très susceptible, arriver à leur donner une haute idée de la civilisation parisienne, sans rien exagérer: n'oublie pas qu'ils sont, au Sahara, de hauts dignitaires religieux. Là-dessus, j'ai confiance en ton tact et te laisse carte blanche... Mocquard!