«A la fin, furieux, j'éclatai.
«—Tu n'as qu'à venir voir. Je dîne demain soir avec eux, je t'invite.
«—Sûr que j'irai,—fit Clémentine très digne.
«J'avoue avoir manqué de sang-froid en cette minute. Mais aussi, quelle journée. Quarante-mille francs de notes au réveil. La corvée d'avoir à convoyer des sauvages dans Paris pour le lendemain. Et, par-dessus le marché, l'annonce d'une prochaine paternité irrégulière...
«Après tout, pensai-je en rentrant chez moi, ce sont les ordres de l'Empereur. Il m'a demandé de donner à ces Touareg une idée de la civilisation parisienne. Clémentine se tient très bien dans le monde, et, pour le moment, il ne faut pas l'exaspérer. Je vais retenir un cabinet pour demain soir au Café de Paris et dire à Gramont-Caderousse et Viel-Castel qu'ils amènent leurs folles maîtresses. Ce sera très gaulois de voir l'attitude des enfants du désert au milieu de cette petite partie.»
«Le train de Marseille arrivait à 10 h. 20. Sur le quai, je trouvai M. Duveyrier, un bon jeune homme de vingt-trois ans, avec des yeux bleus et une petite barbiche blonde. Les Touareg tombèrent dans ses bras en descendant du wagon. Il avait vécu deux ans avec eux, sous la tente, au diable vauvert. Il me présenta au chef, le Cheik Othman, et aux quatre autres, des hommes splendides sous leurs cotonnades bleues et leurs amulettes de cuir rouge. Heureusement tous ces gens-là parlaient une sorte de sabir qui facilita bien les choses.
«Je ne mentionne que pour mémoire le déjeuner aux Tuileries, les visites de la soirée, au Muséum, à l'Hôtel de Ville, à l'Imprimerie Impériale. Chaque fois, les Touareg inscrivaient leur nom sur le livre d'or de l'endroit. Cela n'en finissait plus. Pour en donner une idée, voici quel était le nom complet du seul Cheikh Othman: Othman-ben-el-Hadj-el-Bekri-ben-el-Hadj-el-Faqqi-ben-Mohammed-Boûya-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoud[14].
«Et il y en avait cinq comme cela!
«Mon humeur se maintint bonne, cependant, car, sur les boulevards, partout, notre succès fut colossal. Au Café de Paris, à 6 h. ½, ce fut du délire. La délégation, un peu grise, m'embrassait, Bono, Napoléon; bono Eugénie; bono Casimir; bono roumis. Gramont-Caderousse et Viel-Castel étaient déjà dans le numéro 8, avec Anna Grimaldi, des Folies-Dramatiques, et Hortense Schneider, toutes deux belles à faire peur. Mais la palme revint, quand elle entra, à ma chère Clémentine. Il faut que tu saches comment elle était mise: robe de tulle blanc, sur jupe en tarlatane bleue de Chine, avec plissé et bouillonné de tulle au-dessus du plissé. La jupe de tulle se trouvait relevée de chaque côté par des guirlandes de feuillage vert entremêlées de volubilis roses. Elle formait ainsi baldaquin rond, ce qui permettait de voir la jupe de tarlatane devant et sur les côtés. Les guirlandes remontaient jusqu'à la ceinture, et, dans l'espace des deux branches, il se trouvait des nœuds de satin rose à longs bout. Le corsage à pointe était drapé de tulle, accompagné d'une berthe bouillonnée de tulle avec volant de dentelle. Comme coiffure, elle avait sur ses cheveux noirs une couronne-diadème des mêmes fleurs. Deux longues traînes de feuillage tournaient dans les cheveux et retombaient sur le cou. Comme sortie de bal, une sorte de camail en cachemire bleu brodé d'or et doublé en satin blanc.
«Tant de splendeur et de beauté émurent immédiatement les Touareg, et surtout le voisin de droite de Clémentine. El-Hadj-ben-Guemâma, propre frère du Cheikh Othman, et amenokal du Hoggar. Au potage essence de gibier, arrosé de tokay, il était déjà très épris. Quand on servit la compote de fruits Martinique à la liqueur de Mme Amphoux, il manifestait les signes les plus excessifs d'une passion sans bornes. Le vin de chypre de la Commanderie acheva de l'éclairer sur ses sentiments. Hortense me faisait du pied sous la table. Gramont, pour avoir voulu en faire autant à Anna, se trompa et souleva les protestations indignées d'un des Touareg. Je puis affirmer que lorsque l'heure vint de partir pour Mabille, nous étions fixés sur la façon dont nos visiteurs respectaient la prohibition édictée par le Prophète à l'égard du vin.