Le pasteur Spardek, j'eusse giflé avec bonheur ce fesse-mathieu. Quant au hideux petit homme à palmes, au rédacteur placide des étiquettes de la salle de marbre rouge, comment le rencontrer sans avoir envie de lui crier à la face: «Eh! eh! monsieur le professeur, un très curieux cas d'apocope: 'Ατλαντἱνεα.—Suppression de l'alpha, du tau et du lambda! j'ai à votre disposition un cas aussi curieux: Κληυἡντἱνεα. Clémentine.—Apocope du kappa, du lambda, de l'epsilon et du mû.—Si Morhange était parmi nous, il vous dirait à ce sujet beaucoup de jolies choses érudites. Mais, hélas! Morhange ne daigne plus venir parmi nous. On ne voit plus Morhange.»
Ma fièvre de savoir trouvait un accueil un peu moins réservé auprès de Rosita, la vieille négresse manucure; jamais je me suis fait autant polir les ongles qu'en ces jours d'incertitude. A cette heure,—après six ans,—elle doit être morte. Je ne manquerai pas à sa mémoire en notant qu'elle aimait fort la bouteille. La pauvre était sans défense contre celles que je lui apportais, et que je vidais avec elle, par politesse.
A l'inverse des autres esclaves, qui viennent du Sud vers la Turquie par l'intermédiaire des marchands de Rhât, elle était née à Constantinople, et avait été amenée en Afrique par son maître devenu kaïmakam de Rhadamès... Mais n'attends pas de moi que je complique une histoire déjà assez fertile en péripéties par le récit des avatars de cette manucure.
—Antinéa,—me disait-elle,—est fille d'El-Hadj-Ahmed-ben-Guemâma, amenokal du Hoggar, et cheikh de la grande tribu noble des Kel-Rhela. Elle est née en l'an douze cent quarante et un de l'Hégire. Elle n'a jamais voulu épouser quiconque. Sa volonté a été respectée, car la volonté des femmes est souveraine dans ce Hoggar, sur lequel elle règne aujourd'hui. Elle est petite-cousine de Sidi-El-Senoussi, et elle n'a qu'un mot à dire pour que le sang roumi coule à flot du Djerid au Touat et du Tchad au Sénégal. Si elle l'avait voulu, elle aurait vécu belle et respectée au pays des roumis. Mais elle préfère qu'ils viennent à elle.
—Cegheïr-ben-Cheïkh,—disais-je,—tu le connais? Il lui est tout dévoué?
—Nul ne connaît ici très bien Cegheïr-ben-Cheïkh, parce qu'il est constamment en voyage. Il est vrai qu'il est tout dévoué à Antinéa. Cegheïr-Ben-Cheïkh est Senoussi, et Antinéa est la cousine du chef des Senoussi. En outre, il lui doit la vie. Il est un de ceux qui assassinèrent le grand Kébir Flatters. A cause de cela, Ikhenoukhen, amenokal des Touareg Azdger, par crainte des représailles des Français, voulut qu'on leur livrât Cegheïr-ben-Cheïkh. Quand tout le Sahara le rejetait, c'est auprès d'Antinéa qu'il trouva asile. Cegheïr-ben-Cheïkh ne l'oubliera jamais, car il est brave et pratique la loi du Prophète. Pour la remercier, il conduisit à Antinéa, alors âgée de vingt ans et vierge, trois officiers français du premier corps d'occupation de Tunisie. Ce sont ceux qui portent dans la salle de marbre rouge les numéros 1, 2 et 3.
—Et Cegheïr-ben-Cheïkh s'est toujours acquitté avec succès de sa mission?
—Cegheïr-ben-Cheïkh est bien dressé, et il connaît l'immense Sahara comme, moi, je connais ma petite chambre au sommet de la montagne. Au commencement, il a pu se tromper. C'est ainsi qu'à ses premiers voyages. Il a ramené le vieux Le Mesge et le marabout Spardek.
—Qu'a dit Antinéa en les voyant?
—Antinéa? Elle a tellement ri qu'elle leur a fait grâce. Cegheïr-ben-Cheïkh était vexé de la voir rire ainsi. Depuis, il ne s'est plus jamais trompé.