Tu sais ce que c'est que le Tanezrouft, le «plateau par excellence», le pays abandonné, inhabitable, la contrée de la soif et de la faim. Nous étions en cet instant engagés dans la partie de ce désert que Duveyrier appelle Tasili du Sud, et qui figure sur la carte du ministère des Travaux publics avec cette attrayante mention: «Plateau rocheux, sans eau, sans végétation, inhospitalier pour l'homme et les animaux.»

Rien, sinon peut-être quelques portions du Kalahari, n'est plus affreux que ce désert de rocaille. Ah! Cegheïr-ben-Cheïkh ne s'était pas trop avancé en affirmant qu'on ne songerait pas à nous y poursuivre.

De grands pans de ténèbres s'obstinaient encore à ne pas vouloir devenir clairs. Les souvenirs s'entre-choquaient dans ma tête avec la plus parfaite incohérence. Une phrase me revint, textuelle: «Il semblait à Dick que, depuis l'origine des temps, il n'avait fait autre chose, dans son obscurité, que de fendre l'air sur le dos d'un méhari.» J'eus un petit rire: «Depuis quelques heures pensai-je, je cumule les situations littéraires. Tout à l'heure, à cent pieds au-dessus du sol, j'étais le Fabrice de la Chartreuse de Parme au flanc de son donjon italien. Maintenant, voilà que je suis sur mon méhari le Dick de la Lumière qui s'éteint fendant le désert à la rencontre de ses compagnons d'armes.» Je ris encore, puis je frémis, je songeai à la nuit précédente, à l'Oreste d'Andromaque qui accepte d'immoler Pyrrhus... Une situation bien littéraire, aussi...

Cegheïr-ben-Cheïkh avait compté huit jours pour notre arrivée aux régions boisées des Aouelimiden, annonciatrices des steppes herbeuses du Soudan. Il connaissait bien la valeur de sa bête. Tout de suite, Tanit-Zerga lui avait donné un nom, El-Mellen, le blanc, car ce magnifique méhari avait une robe presque immaculée. Il resta une fois deux jours sans manger, arrachant seulement, de-ci, de-là, une branche à quelque acacia-gommier, dont les hideuses épines blanches, longues de près de dix centimètres, me remplissaient de crainte pour l'œsophage de notre ami. Les puits repérés par Cegheïr-ben-Cheïkh étaient bien aux endroits indiqués mais nous n'y trouvions qu'une brûlante boue jaunâtre. Elle suffisait au chameau, si bien qu'au bout de cinq jours, grâce à des prodiges de tempérance, nous n'avions consommé que le contenu d'une des deux outres d'eau. A ce moment, nous pûmes nous croire sauvés.

Près d'une de ces flaques bourbeuses, je réussis ce jour-là à abattre d'un coup de carabine une gazelle des dunes, aux petites cornes droites. Tanit-Zerga dépouilla la bête, et nous nous régalâmes d'un beau cuissot cuit à point. Pendant ce temps, la petite Galé qui, pendant nos haltes du jour, au moment de la grande chaleur, ne cessait de fureter à travers les roches creuses, découvrit un ourane, un crocodile des sables, long de trois coudées, et eut tôt fait de lui tordre le cou. Elle mangea à ne plus pouvoir bouger. Il nous en coûta une pinte d'eau pour aider sa digestion. Nous la lui accordâmes de bon gré, car nous étions heureux. Tanit-Zerga ne me le disait pas, mais je voyais la joie où la mettait la conviction que je ne songeais plus à la femme au pschent d'or et d'émeraude. Et vraiment, ces jours-là, je n'y ai guère songé. Je ne pensais qu'à la chaleur torride qu'il faut éviter; à l'outre de peau de bouc qu'il faut enfouir une heure au creux d'un rocher, si l'on veut que l'eau soit fraîche; au bonheur intense qui vous prend lorsqu'on porte aux lèvres le gobelet de cuir débordant de cette eau salvatrice... Je puis le dire hautement, plus hautement que personne: les grandes passions, cérébrales ou sensuelles, sont affaires de gens dûment repus, désaltérés et reposés.

Il était cinq heures du soir. L'effroyable chaleur diminuait. Nous étions sortis de l'anfractuosité rocheuse où nous avions fait une petite sieste. Assis sur une grosse pierre, nous regardions l'occident devenir rouge.

Je déployai le rouleau de papier sur lequel Cegheïr-ben-Cheïkh avait tracé nos étapes jusqu'à la route du Soudan. Je constatai de nouveau avec joie que son itinéraire était exact, et que je l'avais suivi scrupuleusement.

—Après-demain soir,—dis-je,—nous serons sur le point de partir pour l'étape qui nous conduira, le lendemain, à l'aube, à l'oued Telemsi. Là, nous n'aurons plus à penser à l'eau.

Les yeux de Tanit-Zerga étincelèrent dans son visage amaigri.

—Et Gâo?—demanda-t-elle.