Dans quel morne silence s'acheva cette heure dont le début nous avait trouvés si confiants, je le laisse à supposer. Je crois que, sans la petite fille, je me serais assis sur la roche, et aurais attendu. Seule, Galé était heureuse.

—Il ne faut pas trop la laisser manger,—dit Tanit-Zerga.—Elle ne pourrait pas nous suivre. Puis, demain, il faudra qu'elle travaille. Si elle prend un autre ourane, ce sera pour nous.

Tu as marché dans le désert. Tu sais que les premières heures de la nuit sont terribles. Quand la lune paraît, énorme et jaune, il semble qu'une âcre poussière s'élève et monte en buées suffocantes. On a un mouvement de mâchoire machinal et continu, comme pour broyer cette poussière qui pénètre dans la gorge en feu. Puis, est-ce l'habitude, une sorte de repos, de somnolence survient. On chemine sans penser. On oublie qu'on marche. Il faut qu'on butte pour s'en souvenir. Il est vrai qu'on butte souvent. Mais enfin, c'est supportable. «La nuit va finir, se dit-on, et avec elle, l'étape. Somme toute, je suis moins fatigué maintenant qu'au départ.» La nuit se termine, et c'est pourtant alors l'heure la plus atroce. On meurt de soif et on tremble de froid. Toute la fatigue revient en masse. L'horrible petit vent précurseur de l'aube, ne vous est d'aucun soulagement, au contraire. A chaque faux pas, on se répète: le prochain sera le dernier.

Voilà ce que ressentent, ce que disent les gens qui savent pourtant que dans quelques heures les attend une bonne halte, avec à boire, à manger...

Je souffrais abominablement. Tous les heurts se répercutaient dans ma pauvre épaule. A un moment, j'eus envie de m'arrêter, de m'asseoir. J'aperçus alors Tanit-Zerga. Les yeux presque clos, elle avançait. Il y avait sur son visage un indicible mélange de souffrance et de volonté. Je fermai moi-même les yeux, et continuai.

Telle fut la première étape. Au petit jour, nous nous arrêtâmes dans un creux de rocher. Bientôt la chaleur nous obligea à nous relever pour en trouver un autre plus profond. Tanit-Zerga ne mangea pas. Elle avala en revanche d'un trait sa demi-boîte d'eau. Elle resta assoupie tout le jour. Galé tournait autour de notre rocher en poussant de petits cris plaintifs.

Je ne parle pas de la seconde étape. Elle passa en horreur tout ce que l'on peut imaginer. Je souffris ce qu'il est humainement possible de souffrir dans le désert. Mais déjà je m'apercevais avec une infinie pitié que ma force d'homme commençait à prendre le dessus sur les nerfs de ma petite compagne. La pauvre enfant allait, sans un mot, son haïk, dont elle mâchonnait un coin, rabattu sur la face. Galé suivait.

Le puits vers lequel nous nous traînions était indiqué sur le papier de Cegheïr-ben-Cheïkh par le mot Tissaririn. Tissaririn est le duel de Tessarirt et veut dire deux arbres isolés.

Le jour naissait quand, enfin, j'aperçus les deux arbres, deux gommiers. Une lieue à peine nous en séparait, j'eus un hurlement de joie.

—Tanit-Zerga, courage, voilà le puits!