Il eut un sourire.
—Comment cela? L'exploration de l'antique voie des caravanes; la démonstration qu'un lien a existé dès la plus haute antiquité entre le monde méditerranéen et le pays des noirs, cela ne compte pas à vos yeux? L'espoir de liquider une fois pour toutes la controverse séculaire qui a mis aux prises tant de bons esprits: d'Anville, Heeren, Berlioux, Quatremère d'un côté; de l'autre, Gosselin, Walekenaer, Tissot, Vivien de Saint-Martin, vous le jugez dénué d'intérêt? Peste, mon cher, vous êtes difficile.
—J'ai parlé d'intérêt pratique,—dis-je.—Vous ne nierez pas que cette controverse soit uniquement affaire de géographes de cabinet et d'explorateurs en chambre.
Morhange souriait toujours.
—Mon cher ami, ne m'accablez pas. Daignez vous rappeler que votre mission vous a été confiée par le ministère de la Guerre, et que, moi je tiens la mienne du ministère de l'Instruction publique. Cette origine différente justifie nos buts divergents. Elle explique en tout cas, je vous le concède aisément, que celui que je poursuis n'ait en effet aucun caractère pratique.
—Vous êtes également mandaté par le ministère du Commerce,—répliquai-je, piqué au jeu.—De ce chef, vous vous êtes engagé à étudier la possibilité de restaurer l'ancienne route commerciale du IXe siècle. Or, sur ce point, n'essayez pas de m'abuser: avec votre science de l'histoire et de la géographie du Sahara, avant de quitter Paris, vous étiez fixé. La route de Djerid au Niger est morte, bien morte. Vous saviez qu'aucun trafic important ne passerait plus par le trajet dont vous acceptiez cependant d'étudier les possibilités de restauration.
Morhange me regarda bien en face.
—Et quand cela serait,—dit-il avec la plus aimable désinvolture,—quand j'aurais eu, avant de partir, la conviction que vous me prêtez, savez-vous ce qu'il faudrait en conclure?
—Je serais heureux de vous entendre me le dire.
—Tout simplement, mon cher ami, que j'ai eu moins d'habileté que vous à trouver un prétexte à mon voyage, que j'ai habillé de moins bonnes raisons les motifs véritables qui me conduisent par ici.