—Avez-vous entendu parler de l'Atlas du Christianisme?—demanda Morhange.

—Je crois que oui. N'est-ce pas un ouvrage de géographie publié par les Bénédictins, sous la direction d'un certain Dom Granger?

—Votre mémoire est fidèle,—dit Morhange.—Souffrez néanmoins que je précise des choses auxquelles vous n'avez pas eu les mêmes raisons que moi de vous intéresser. L'Atlas du Christianisme s'est proposé d'établir les bornes de la grande marée chrétienne, au cours des âges, et cela pour toutes les parties du globe. Œuvre digne de la science bénédictine, digne du prodigieux érudit qu'est Dom Granger.

—Et ce sont ces bornes que vous êtes sans doute venu constater par ici? murmurai-je.

—Ce sont-elles, en effet,—répondit mon compagnon.

Il se tut, et je respectai son silence, bien décidé d'ailleurs à ne m'étonner de rien.

—On ne peut entrer à demi, sans ridicule, dans la voie des confidences,—reprit-il après quelques instants de méditation, d'une voix redevenue, tout à coup, très grave, et d'où avait disparu jusqu'au reflet de cette bonne humeur qui avait, un mois plus tôt, causé tant de joie aux jeunes officiers d'Ouargla.—J'ai commencé les miennes. Je vous dirai tout. Fiez-vous néanmoins à ma discrétion pour ne pas insister sur certains événements de ma vie intime. Si, il y a quatre ans, à la suite de ces événements, je résolus d'entrer au cloître, peu vous importe de savoir quelles furent mes raisons. Je puis admirer, moi, que le passage dans la vie d'un être absolument dénué d'intérêt ait suffi pour modifier la direction de cette vie. Je puis admirer qu'une créature, dont le seul mérite fut d'être belle, ait été commise, par le seul Créateur pour agir sur ma destinée dans un sens aussi inattendu. Le monastère, à la porte duquel je vins frapper, avait, lui, les motifs les plus valables pour douter de la solidité d'une telle vocation. Ce que le siècle perd de cette façon, il le reprend trop souvent de même. Bref, je ne peux désapprouver le Père Abbé pour m'avoir interdit de donner alors ma démission. J'étais capitaine, breveté de l'année précédente. Sur son ordre, je demandai et obtins ma mise en congé d'inactivité pour trois ans. Au bout de ces trois ans d'oblature, on devait bien voir si le monde était définitivement mort pour votre serviteur.

«Le premier jour de mon arrivée au cloître, je fus mis à la disposition de Dom Granger, et affecté par lui à l'équipe du fameux Atlas du Christianisme. Un bref examen lui permit de juger quel genre de services j'étais susceptible de lui rendre. C'est ainsi que j'entrai dans l'atelier chargé de la cartographie de l'Afrique du Nord. Je ne savais pas un mot d'arabe, mais il se trouvait que, en garnison à Lyon, j'avais suivi, à la Faculté des lettres, les cours de Berlioux, géographe illuminé sans doute, mais plein d'une grande idée: l'influence exercée sur l'Afrique par les civilisations grecque et romaine. Ce détail de ma vie suffit à Dom Granger. Incontinent, je fus pourvu par ses soins des vocabulaires berbères de Venture, de Delaporte, de Brosselard, de la Grammatical sketch of the Temâhaq, par Stanhope Fleeman, et de l'Essai de grammaire de la langue temâchek, par le commandant Hanoteau. Au bout de trois mois, j'étais en mesure de déchiffrer n'importe quelle inscription tifinar. Vous savez que le tifinar est l'écriture nationale des Touareg, l'expression de cette langue temâchek qui nous apparaît comme la plus curieuse protestation de la race targui vis-à-vis de ses ennemis mahométans.

«Dom Granger avait en effet la conviction que les Touareg furent chrétiens, à partir d'une époque qu'il s'agit de déterminer, mais qui coïncide sans doute avec la splendeur de l'église d'Hippone. Mieux, que moi, vous savez que la croix est chez eux un motif d'ornementation fatidique. Duveyrier a constaté qu'elle figure dans leur alphabet, sur leurs armes, parmi les dessins de leurs vêtements. Le seul tatouage qu'ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à quatre branches égales; le pommeau de leurs selles, les poignées de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. Et faut-il vous rappeler que, malgré la proscription des cloches considérées par l'islamisme comme un symbole chrétien, les harnachements des chameaux touareg ont pour garniture des clochettes?

«Ni Dom Granger, ni moi n'attachions une importance exagérée à de telles preuves, trop semblables à celles qui font florès dans le Génie du Christianisme. Mais, enfin, il est impossible de refuser toute valeur à certains arguments théologiques. Le Dieu des Touareg, Amanaï, incontestablement l'Adonaï de la Bible, est unique. Ils ont un enfer, tîmsi-tan-elâkhart, le dernier feu, où règne Iblis, notre Lucifer. Leur paradis, où ils reçoivent la récompense de leur bonnes actions, est habité par les andjeloûsen, nos anges. Et ne nous objectez pas les ressemblances de cette théologie avec celle du Koran, car je vous opposerais, moi, les arguments historiques, et vous rappellerais que les Touareg ont lutté au cours des âges, jusqu'à une quasi-extermination, pour maintenir leurs croyances contre les empiètements du fanatisme mahométan.