Bou-Djema déposait sur une grosse pierre plate notre couvert de campagne, gobelets, assiettes d'étain. Une boîte de conserve ouverte par ses soins fut placée à côté d'un plat de laitue qu'il venait de cueillir sur les bords humides de la source. Je voyais, aux gestes saccadés avec lesquels il disposait sut la roche ces divers objets, combien son trouble était grand.

A un moment qu'il s'était penché vers moi pour me tendre une assiette, il me désigna d'un geste le lugubre couloir ténébreux où nous allions nous enfoncer.

Blad-el-Khouf!—murmura-t-il.

—Que dit-il?—demanda Morhange, qui avait surpris son geste.

—Blad-el-Khouf. Voici le pays de la peur. C'est ainsi que les Arabes appellent le Hoggar.

Bou-Djema était revenu s'asseoir à l'écart, nous laissant à notre dîner. Accroupi, il se mit à manger quelques feuilles de laitue, qu'il avait réservées pour lui.

Eg-Anteouen était immobile.

Tout à coup, le Targui se leva. Le soleil à l'Ouest n'était plus qu'un tison rouge. Nous vîmes Eg-Anteouen s'approcher de la fontaine, étendre à terre son burnous bleu, s'agenouiller.

—Je ne croyais pas les Touareg si respectueux de la tradition musulmane,—dit Morhange.

—Moi non plus,—dis-je pensivement. Mais j'avais autre chose à faire, en cette minute, qu'à m'étonner.