«Envers et contre tous, je dis bien. Sans autres ressources que celles de mon travail et de mon mérite, je fus reçu agrégé d'histoire et de géographie au concours de 1880. Un grand concours. Sur les treize admis, il y eut des noms qui depuis sont devenus illustres: Jullian, Bourgeois, Auerbach... Je n'en veux pas à mes collègues aujourd'hui parvenus au faîte des honneurs officiels; je lis avec commisération leurs travaux, et les pitoyables erreurs auxquelles les condamne l'insuffisance de leur documentation me dédommageraient amplement de mes déboires universitaires et me combleraient d'une ironique joie, si, depuis longtemps, je n'étais au-dessus de ces satisfactions d'amour-propre.
«Professeur au lycée du Parc, à Lyon, c'est là que je connus Berlioux, et que je suivis avec passion ses travaux sur l'histoire de l'Afrique. Dès cette époque, j'eus l'idée d'une très originale thèse de doctorat. Il s'agissait d'établir un parallèle entre l'héroïne berbère du VIIe siècle, qui lutta contre l'envahisseur arabe, la Kahena, et l'héroïne française qui lutta contre l'envahisseur anglais, Jeanne d'Arc. Je proposai donc à la Faculté des Lettres de Paris ce sujet de thèse: Jeanne d'Arc et les Touareg. Ce simple énoncé souleva dans le monde savant un tolle général, un éclat de rire inepte. Des amis m'avertirent discrètement. Je me refusais à les croire. Force m'en fut, pourtant, le jour où, appelé chez mon recteur, celui-ci, après avoir manifesté pour mon état de santé un intérêt qui m'étonna, me demanda finalement s'il me déplairait de prendre un congé de deux ans, à demi-traitement. Je refusai avec indignation. Le recteur n'insista pas mais, quinze jours après, un arrêté ministériel, sans autre forme de procès, me nommait dans un des lycées de France les plus infimes, les plus reculés, à Mont-de-Marsan.
«Comprenez bien que j'étais ulcéré, et vous excuserez les déportements où je me livrai dans ce département excentrique. Et que faire, dans les Landes, si on ne mange ni ne boit? Je fis, ardemment, l'un et l'autre. Mon traitement fila en foies gras, en bécasses, en vins de sable. Le résultat fut assez prompt: en moins d'un an, mes articulations se mirent à craquer comme les moyeux trop huilés d'une bicyclette qui a fourni une longue course sur une piste poussiéreuse. Une bonne crise de goutte me cloua sur mon lit. Heureusement, dans ce pays béni, le remède est à côté du mal. Je partis donc, aux vacances, pour Dax, en vue de faire fondre ces douloureux petits cristaux.
«Je louai une chambre au bord de l'Adour, sur la promenade des Baignots. Une brave femme venait faire mon ménage. Elle faisait également celui d'un vieux monsieur, juge d'instruction en retraite et président de la Société Roger-Ducos, vague magma scientifique, où des savants d'arrondissement s'appliquaient, avec une prodigieuse incompétence, à l'étude des questions les plus hétéroclites. Une après-midi, j'étais chez moi, à cause d'une forte pluie. La brave femme était en train d'astiquer avec frénésie le loquet de cuivre de ma porte. Elle employait une pâte appelée tripoli, qu'elle étendait sur un papier, et frottait, et frottait... L'aspect particulier du papier m'intrigua. J'y jetai un coup d'œil. «Grands dieux! Où avez-vous pris ce papier?» Elle se trouble: «Chez mon maître, il y en a comme ça des tas. J'ai arraché celui-ci à un cahier.—Voilà dix francs, allez me chercher ce cahier.»
«Un quart d'heure plus tard, elle revint, me le rapportant. Bonheur! Il n'y manquait qu'une page, celle dont elle avait astiqué ma porte. Ce manuscrit, ce cahier, savez-vous ce que c'était? tout simplement le Voyage à l'Atlantide, du mythographe Denys de Milet, cité par Diodore, et dont j'avais si souvent entendu déplorer la perte par Berlioux[11].
Cet inestimable document contenait de nombreuses citations du Critias. Il reproduisait l'essentiel de l'illustre dialogue, dont vous avez eu entre les mains tout à l'heure le seul exemplaire qui subsiste au monde. Il établissait de façon indiscutable la position du château des Atlantes, et démontrait que ce site, nié par la science actuelle, n'a pas été submergé par les flots, ainsi que se le figurent les rares défenseurs timorés de l'hypothèse atlantide. Il le nommait «massif central mazycien.» Vous savez qu'il ne subsiste plus de doute sur l'identification des Mazyces d'Hérodote avec les peuplades de l'Imoschaoch, les Touareg. Or, le manuscrit de Denys identifie péremptoirement les Mazyces de l'histoire avec les Atlantes de la prétendue légende.
«Denys m'apprenait donc que la partie centrale de l'Atlantide, berceau et demeure de la dynastie neptunienne, non seulement n'avait pas sombré dans la catastrophe contée par Platon, et qui engloutit le reste de l'île Atlantide, mais encore que cette partie correspondait au Hoggar targui, et que, dans ce Hoggar, du moins à son époque, la noble dynastie neptunienne était réputée se perpétuer encore.
«Les historiens de l'Atlantide estiment à neuf mille ans avant l'ère chrétienne la date du cataclysme qui anéantit tout ou portion de cette contrée fameuse. Si Denys de Millet, qui écrivait il n'y a guère plus de deux mille ans, juge qu'à son époque la dynastie issue de Neptune donnait encore ses lois, vous concevrez que j'eus vite l'idée suivante: ce qui a subsisté neuf mille ans peut subsister onze mille ans. Dès ce moment, je n'eus plus qu'un but: entrer en relations avec les descendants possibles des Atlantes, et si, comme j'avais maintes raisons de le croire, ils étaient bien déchus et ignorants de leur splendeur première, leur révéler leur illustre filiation.
«Il est également compréhensible que je n'aie pas fait part de mes intentions à mes supérieurs universitaires. Solliciter leur concours ou même leur autorisation, étant données les dispositions que j'avais pu constater chez eux à mon égard, c'eût été, de façon à peu près certaine, risquer gratuitement le cabanon. Je réalisai donc mes petites économies et m'embarquai pour Oran sans tambour ni trompette. J'arrivai le 1er octobre à In-Salah. Mollement étendu sous un palmier, dans l'oasis, j'avais un plaisir infini à penser que, le même jour, le proviseur de Mont-de-Marsan, affolé, contenant avec peine vingt horribles marmots hurlants devant la porte d'une salle de classe vide, lançait de tous côtés des télégrammes à la recherche de son professeur d'histoire.
M. Le Mesge s'arrêta et nous lança un regard satisfait.