Lorillard avait si généreusement abusé de ses forces qu’il s’endormit en rinçant les bouteilles. Et comme, à midi, il ne venait point à table, pour déjeuner, Béatrice descendit à la cave ; elle poussa des clameurs qui tirèrent Fortuné de son sommeil. Puis, comme M. Brigontal père, à ce bruit, était survenu, tous deux accusèrent le commis de s’être enivré avec leur vin. Il se défendit victorieusement, puis, à son tour, les accusa : ils le nourrissaient mal, l’obligeaient à travailler beaucoup, et c’est pour cela, prétendit-il qu’il était, tout à l’heure, tombé en faiblesse. Même il avait eu bien de la chance de ne pas se noyer dans son baquet. Le père et la fille, excessivement avares, sentirent leur tort et s’excusèrent de leur soupçon. Béatrice eut soin, en servant Lorillard, de lui donner des portions suffisantes, et lui offrit même, au dessert, un grand verre de vin, en supplément, pour le remettre.
Angèle, le soir même, put juger qu’il était tout à fait remis, car il ne plaignit pas sa peine, et il égala, pour le moins, ses prouesses de la veille. Puis ils s’assoupirent, dans les bras l’un de l’autre, gorgés d’amour, et tout rompus d’une nouvelle lassitude. Aussi ce fut en vain que le réveil, à quatre heures du matin, se mit en branle. Ils ne l’entendirent point, et, toujours enlacés, continuèrent leur somme.
Cependant M. Dujardin commençait de s’éveiller, et, peu après, passait sa robe de chambre. Car telle était son habitude : il se couchait très tôt et se levait avant le jour, allait visiter ses pensionnaires, chats, singes, chiens et perroquets, qui logeaient dans des cages superposées de chaque côté de la cour. Il ne trouva, ce matin-là, rien d’anormal chez ses malades. Alors il remonta l’escalier, jusqu’au deuxième étage, et se dirigea, comme de coutume, vers la chambre d’Angèle.
Car M. Dujardin, célibataire qui avait passé la cinquantaine, agrémentait sa solitude depuis bien des années, en faisant d’Angèle sa concubine. Comme c’était un homme à manies et qui ménageait pieusement sa santé, il ne s’accordait les plaisirs de la chair que de grand matin. Il avait lu dans de bons auteurs, disait-il, et aussi observé par lui-même, que le plaisir que l’on prend avec les femmes est moins pernicieux après le repos de la nuit que dans l’énervement de la soirée, après les fatigues du jour. Il s’accordait cette distraction vers quatre heures et demie, une fois ou deux par semaine, tout au plus. Mais il n’en rendait pas moins visite à Angèle à chaque aube, régulièrement, ne fût-ce que pour l’embrasser et badiner quelque peu avec elle.
Il poussa donc la porte et se trouva dans la chambre. L’obscurité y régnait encore, faiblement combattue par le peu de lumière qui filtrait déjà au travers des rideaux. Il ôta son lorgnon, qu’il posa sur la cheminée, puis sa robe de chambre, et enfin sa calotte de drap. Il se trouva donc en chemise, et s’avança vers le lit, à tâtons. Car M. Dujardin, très myope, et privé de son binocle, n’y voyait presque point, dans ces ténèbres encore assez épaisses.
Il toucha cependant le drap, le releva, et il éprouva dès lors que le désir lui travaillait l’âme et le corps. Allongeant la main, il frôla le tissu tiède d’une chemise. Lorsqu’il sentit la chair, M. Dujardin, embrasé, se pencha, et il y colla ses lèvres, ardemment, par dix fois.
Il en éprouvait du bonheur, mais il ne le devait qu’à son imagination. Ce n’étaient point, en effet, les reins charnus d’Angèle qu’il baisait avec tant de passion, mais ceux de mon ami, Fortuné Lorillard. Celui-ci, ouvrant les yeux et se voyant dans les bras d’Angèle toujours endormie, se demanda, presque avec effroi, d’où venaient ces baisers qui s’appliquaient à son derrière. Mais il les supporta sans bouger, estimant prudent de faire le mort, et devinant vaguement de quoi il s’agissait. Il ne craignit qu’une chose, c’est que l’inconnu, précisant son attaque, s’aperçût alors et forcément de son erreur. C’était déjà beaucoup qu’il pût confondre les énormes appas d’Angèle avec ceux, maigres et musculeux, de Lorillard. Mais M. Dujardin était tellement persuadé qu’il embrassait sa bonne qu’il ne s’aperçut pas de la différence. Puis il se hissa dans le lit, péniblement, car il souffrait de rhumatismes.
Fortuné mit ce temps à profit et se glissa derrière Angèle, qui enfin se réveilla, et se trouva presque aussitôt corps contre corps avec son patron.
Cet homme déjà sur l’âge montra la valeur du régime auquel il se soumettait, et il entreprit sur-le-champ sa grosse maîtresse. Lorillard, rencogné au bord du lit, assista donc, plein d’une âcre colère, au début du combat. Il en ressentit une jalousie si vive qu’il perdit toute prudence, et pinça fortement le flanc ému d’Angèle. Elle poussa un cri si strident, que Fortuné, comprenant sa faute, s’enfonça tout entier sous les draps.
M. Dujardin, s’arrêtant dans son labeur, exprima son étonnement.