— Je suis tellement jaloux de ma femme, balbutia Lorillard, que j’en deviens stupide.

Il prit congé de l’ancien charcutier. Fortuné, au lieu de rentrer chez lui, descendit jusqu’à la rue de Maubeuge, la suivit un moment ; puis il entra dans un café.

Tout au fond de la salle, Gentillot l’attendait en lisant les journaux. Lorillard l’installa près de lui, sur la banquette revêtue d’une moleskine vallonnée. Ernest regarda sa montre, et déclara, en bâillant :

— Nous avons encore deux heures devant nous. Si on allait au cinéma ?

Fortuné le considérait avec admiration.

— Ah ! dit-il, je ne m’étonne pas que tu aies si bien réussi. Tu es un véritable homme d’affaires ; tu as beaucoup de tête, et pas de cœur.

— Si, j’ai du cœur, un peu, répliqua Gentillot flatté. Mais il y a un temps pour tout. Allons, viens-tu ?

Ils sortirent. Dès le premier carrefour, une façade les attira. Elle était en stuc doré, couverte d’affiches aux couleurs crues. Des lettres flamboyantes inscrivaient sur son fronton ce titre de film : La fiancée du cow-boy.

— Cela doit être bien, dit Gentillot d’un ton pénétré.

Oui, c’était réellement beau. Fortuné, pourtant, ne prit qu’un faible plaisir aux malheurs de l’héroïne. Il s’énervait d’attendre ; il pensait aux conserves, à Angèle, aux stocks et à Valentine. La partie qu’il allait jouer, de connivence avec Ernest, l’effrayait. Il regardait Gentillot, tout absorbé, lui, dans la contemplation du drame, et qui poussait de petits cris aux scènes les plus attendrissantes.