Les dispositions de la province étaient, comme on voit, très-peu rassurantes. Depuis le commencement des troubles, le duc de Chaulnes demandait des renforts de troupe. L'émeute qui eut lieu à Rennes, le 18 juillet, leva tous les obstacles, et il parut sans doute au gouvernement que le moment d'agir avec vigueur et sans miséricorde était arrivé, à moins de s'exposer, par suite de cette impunité, à voir l'agitation gagner tout le royaume. Ici les documents administratifs se taisent, et peut-être n'ont-ils pas été classés à dessein parmi les dépêches adressées à Colbert; mais les lettres de Mme de Sévigné contiennent de nombreux et tristes détails sur les suites de cette campagne de M. de Chaulnes contre «ces pauvres Bas-Bretons qui s'attroupaient quarante, cinquante par les champs, et dès qu'ils voyaient des soldats, se jetaient à genoux en disant meaculpa, le seul mot français qu'ils savaient[518].» Le 27 octobre suivant, Mme de Sévigné écrivait encore: «On a pris à l'aventure vingt-cinq ou trente bourgeois que l'on va pendre.» Enfin, sa lettre du 30 octobre 1675 résume énergiquement les scènes de désolation qui furent la terrible conséquence du pillage de quelques bureaux de papier timbré.
«Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement cinq mille hommes, car il en est encore venu de Nantes. On a fait une taxe de 100,000 écus sur les bourgeois, et, si on ne trouve pas cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue et défendu de les recueillir sous peine de la vie; de sorte qu'on voyoit tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer et pleurer au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni de quoy se coucher. Avant hier on roua un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré; il a esté écartelé après sa mort et ses quartiers exposés aux quatre coins de la ville. Il dit, en mourant, que c'étoient les fermiers du papier timbré qui luy avaient donné 25 écus pour commencer la sédition, et jamais on n'a pu en tirer autre chose. On a pris soixante bourgeois, on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne point leur dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leur jardin[519].»
Puis enfin, le 3 novembre, Mme de Sévigné écrit: «Les rigueurs s'adoucissent; à force d'avoir pendu, on ne pendra plus.»
Quant au Parlement de Bretagne, il fut transféré à Vannes pendant quelque temps; double punition qui frappait à la fois les membres de cette Compagnie et la ville de Rennes, «car, disait encore Mme de Sévigné, Rennes sans Parlement ne vaut pas Vitré.»
On aura remarqué que ce malheureux violon qui fut roué à Rennes avoua qu'il avait reçu 25 écus des fermiers du papier timbré pour commencer la sédition. Ces fermiers avaient-ils fait une affaire onéreuse, et désiraient-ils que leur bail fût résilié? Qui sait? Ce qui fut constaté, c'est que beaucoup de receveurs, s'attendant à être pillés, déclaraient des sommes plus fortes qu'ils n'avaient en réalité dans leurs caisses; ce qui est certain encore, c'est qu'un receveur de Nantes ayant accusé 250,000 livres, et sa caisse ayant été mieux gardée qu'il ne l'espérait, on n'y trouva, vérification faite, que 64,000 livres. Il est fâcheux que M. de Lavardin, qui signala ce fait à Colbert dans sa lettre du mois de juin 1675, n'ait pas fait connaître en même temps si cet honnête receveur avait été roué ou pendu; et, en vérité, il faut convenir que celui-là le méritait bien.
Telles furent ces terribles penderies de Guyenne et de Bretagne. Il est aisé de comprendre, d'après ce qui se passa dans ces deux provinces, que l'exécution des édits sur le papier timbré, sur la vente du tabac, sur la marque de l'étain, etc., dut rencontrer dans tout le royaume une opposition sourde, mal comprimée, et d'autant plus excusable que le défaut des débouchés des produits du sol, joint aux charges de la guerre et à l'anéantissement du commerce qui en résultait, rendaient les nouveaux impôts véritablement très-difficiles à acquitter.
CHAPITRE XIX.
État déplorable de la marine française à la fin du seizième siècle—Elle est organisée par le cardinal de Richelieu.—Son dépérissement pendant la minorité de Louis XIV.—Situation dans laquelle la trouve Colbert.—Premier essai du régime des classes.—Recensement de la population maritime du royaume à diverses époques.—Matériel de la flotte en 1661, en 1678, en 1683, etc.—Prétentions de la France à l'égard des puissances maritimes d'un ordre inférieur.—Lettre de Colbert relative au caractère de Duquesne.—La vieille et la nouvelle marine.—Lettre de Colbert sur un rapport de M. d'Estrades concernant la bataille navale de Solsbay en 1672.—Colbert félicite Duquesne d'un avantage signalé que celui-ci a remporté sur l'amiral hollandais Ruyter.—Ordonnance de la marine de 1681.—Luttre de Colbert constatant la part qu'il prit à cette ordonnance.—Principes de Colbert sur les principales questions de l'administration maritime.
Le premier essai d'organisation de la marine royale eut lieu, en France, sous le ministère du cardinal de Richelieu. Auparavant, la Hollande, l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, Gênes et Venise avaient une marine puissante; malgré son admirable position, «flanquée de deux mers quasi tout de son long,» écrivait en 1596 le cardinal d'Ossat au secrétaire d'État Villeroy, la France seule comptait à peine quelques vaisseaux mal équipés. Pourtant, à la même époque, d'après ce cardinal, les plus petits princes d'Italie, «encores que la pluspart d'eux n'eussent qu'un poulce de mer chacun, avaient néantmoins chacun des galères en son arsenal naval.» Quatre ans après, le cardinal d'Ossat écrivait au même ministre qu'il faudrait, «entre autres choses, soliciter et diligenter la construction des galères dont on avoit parlé et escrit tant de fois, lesquelles ne seroient jamais si tost faites comme la seureté, commodité, authorité et réputation de la France le requéroient, à fautes desquelles il en falloit mendier d'unes et d'autres, à l'occasion du passage de la royne.» Enfin, le cardinal insistait de nouveau, en 1601, dans la prévision de la paix, sur la nécessité «d'employer à la confection d'un bon nombre de galères, à Marseille et à Toulon, la somme que le roy auroit dépendu en un, deux ou trois mois de guerre, ce qui seroit une chose de grande seureté, commodité, ornement et réputation à la couronne de France, et mettrait fin à la honte que c'est un si grand royaume flanqué de deux mers de n'avoir de quoy se deffendre par mer contre les pirates et corsaires, tant s'en faut contre les princes[520].»