J'ai vu Colbert sur son lit de parade....

L'auteur de l'épitaphe est surpris de voir tant de draps entourer ce lit; alors, un Badaud lui dit:

Cesse de t'étonner; ce fameux politique
Était le fils d'un courtaut de boutique.

(Vie de Jean-Baptiste Colbert, etc. Voir la note suivante).

[94] Vie de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'État sous Louis XIV, roy de France. Cologne, 1695. L'exemplaire de la Bibliothèque du Roi porte en note, à la main: Cette vie est un libelle plein d'injures et de faussetés, etc. Cet exemplaire est curieux par deux gravures, à peu près semblables du reste, représentant Colbert occupé à compter de l'argent dont il remplit un coffre. La gravure est intitulée: la Surprise de la mort. Au-dessus de Colbert, une espèce d'ange déploie cette inscription sur deux lignes: Memorare novissima et in æternum non peccabis, et au-dessous: Pense, plustost qu'à compter tes thrésors, qu'il faict entrer dans le nombre des morts. Derrière Colbert, un squelette debout tient un sablier ailé autour duquel on lit ces mots: Les heures s'envollent sans qu'on y pense. Au-dessous de Colbert sont quatre autres inscriptions, dont deux en latin et deux en français. Voici les dernières: Le fil de ma vie a esté coupé comme la trame d'une toile, lorsque je commençois à faire ma fortune. Puis, tout au bas, ce mauvais quatrain:

Eh! que vous serviront, avare insatiable,
Ces grands biens amassez avec tant de sueurs?
Car une prompte mort, par les ruses du diable,
Vous plonge en un instant dans un gouffre de pleurs.

J'oubliais de mentionner un diable cornu qui, placé derrière le bureau de Colbert, tranche la trame de sa vie et le précipite dans le gouffre d'enfer.

Telles étaient les caricatures politiques du temps, plus brutales que spirituelles. Il faut ajouter qu'on lit dans la marge de la gravure ces mots écrits à la main: L'on fit cette estampe à la mort de M. Colbert, dont cette figure a quelque air. On la deffendit aussitost et l'on en saisit les exemplaires. Cette vie de J.-B. Colbert, attribuée dans quelques catalogues au marquis D... est du plus fécond pamphlétaire de l'époque, Gatien de Courtilz, sieur de Sandras, plus communément désigné sous le nom de Sandras de Courtilz. «Né à Paris en 1644, de Courtilz passa en Hollande en 1683, y publia un grand nombre d'ouvrages remplis de mensonges et d'impostures, revint en France en 1702, fut enfermé à la Bastille pendant neuf ans, en sortit en 1711 et mourut le 6 mai 1712» (Gabriel Peignet, Choix de testaments remarquables, t. II, p. 297). Sandras de Courtilz est aussi l'auteur du Testament politique de J.-B. Colbert, où l'on voit ce qui s'est passé sous le règne de Louis le Grand jusqu'en 1683. La Haye, 1694, et 1711, in-12. Ce livre est évidemment apocryphe, et il est à regretter que plusieurs écrivains sérieux aient pris les élucubrations de l'auteur pour les propres vues de Colbert. On lui attribue également le Testament politique du marquis de Louvois, les Mémoires de d'Artagnan, et près de quarante autres ouvrages ou pamphlets dont la Biographie universelle donne les titres. Sandras de Courtilz aurait fait les Testaments politiques de Romulus ou de Gengis-Kan, si les libraires de la Hollande les lui eussent commandés. Il est inutile de dire que je n'ai consulté la Vie de Colbert dont il s'agit qu'avec la plus grande circonspection. Cependant, il faut se garder de croire qu'elle soit systématiquement hostile à ce ministre, qui s'y trouve franchement loué en plusieurs endroits. De plus, ayant été écrite peu après sa mort, elle contient quelques faits curieux, quelques anecdotes intéressantes, et c'est le seul profit que j'en aie tiré. La Vie de Jean-Baptiste Colbert a été reproduite en entier dans les Archives curieuses de l'histoire de France, par MM. Cimber et Danjou, IIe série.

[95] Œuvres inédites de P.-J. Grosley, de Troyes, 2 vol, in-8º, t. 1, p. 25 et suiv., article Colbert.—Voir aux pièces justificatives, la pièce n. 5.

[96] Un savant très-distingué, l'abbé Le Laboureur, s'est aussi rangé à l'opinion des contemporains au sujet de l'origine toute plébéienne de J.-B. Colbert, en lui appliquant ces vers de Fortunat à la louange de Covido, que son mérite avait élevé au ministère sous les rois Théodebert et Clotaire.