CHAPITRE VII.

Pensions accordées aux gens de lettres français et étrangers (1663).—Lettre de Colbert à un savant étranger.—But politique de ces pensions.—La Fontaine ne reçut jamais aucune faveur de Colbert.—Création des Académies des Inscriptions et Belles-Lettres, des Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663, 1665, 1666).—Colbert est reçu membre de l'Académie Française et prononce un discours de réception (1667).—Il institue les jetons de présence.—Dépenses de Louis XIV en bâtiments.—Colonnade du Louvre.—Le Bernin à Paris (1665).—Observations de Colbert à Louis XIV au sujet des dépenses faites à Versailles.—Total des dépenses pour constructions sous le règne de Louis XIV.

Il est nécessaire, avant d'aller plus loin, de revenir un instant sur nos pas, et de jeter un coup d'œil sur l'une des parties de l'administration de Colbert dont les résultats ont jeté le plus de lustre sur le règne de Louis XIV; il s'agit des pensions accordées aux hommes de lettres français et étrangers, de la création des académies et de la surintendance des bâtiments royaux. Déjà sous le cardinal Mazarin, il existait une liste de pensions faites par l'État aux hommes de lettres, et l'historien Mézerai figurait sur cette liste pour 4,000 livres, qui lui furent conservées jusqu'en 1672[259]. Plus généreux en apparence, Fouquet ouvrit aux littérateurs et aux savants de son temps sa cassette particulière, et parmi ses pensionnaires, on remarque Corneille, La Fontaine, Mlle Scudéry. Était-ce de sa part ostentation, générosité naturelle, moyen de s'attacher des créatures? Peut-être tout cela à la fois. Colbert était trop habile à flatter les goûts du roi, il avait trop bien deviné que ses penchants l'entraînaient vers tout ce qui avait des airs de grandeur et de magnificence, pour ne pas suivre un exemple qui s'accordait d'ailleurs avec ses inclinations personnelles. A peine arrivé au pouvoir, il s'occupa donc de la position des littérateurs, et il demanda à deux d'entre eux, Chapelain et Costar, une liste des gens de lettres auxquels le roi pourrait accorder des pensions, avec l'indication sommaire de leurs titres à cette faveur. Les deux listes furent remises à Colbert, et c'est sur ce double travail que l'état des pensions de 1663 fut arrêté[260]. En voici la copie:

«Au sieur La Chambre, médecin ordinaire du roi, excellent homme
pour la physique et la connoissance des passions et des sens, dont il a
fait divers ouvrages fort estimés
2,000liv.
«Au sieur Conrard, lequel, sans connoissance d'aucune
autre langue que sa maternelle, est admirable pour juger
toutes les productions de l'esprit
1,500
«Au sieur Leclerc, excellent poëte françois600
«Au sieur Pierre Corneille, premier poète dramatique
du monde (expression de Costar)
2,000
«Au sieur Desmaretz, le plus fertile auteur et doué de la
plus belle imagination qui ait jamais été[261]
1,200
«Au sieur Ménage, excellent pour la critique des pièces2,000
«Au sieur abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur
et élégant[262]
1,000
«Au sieur Boyer, excellent poëte françois800
«Au sieur Corneille le jeune, bon poëte françois et dramatique1,000
«Au sieur Molière, excellent poëte comique1,000
«Au sieur Benserade, poëte françois fort agréable1,500
«Au P. Le Cointe, de l'Oratoire, habile pour l'histoire1,500
«Au sieur Godefroi, historiographe du roi3,600
«Au sieur Huet de Caen, grand personnage qui a traduit
Origène
1,500
«Au sieur Charpentier, poëte et orateur françois1,200
«Au sieur abbé Cottin, poëte et orateur françois[263]1,200
«Au sieur Sorbière, savant es lettres humaines1,000
«Au sieur Dauvrier, id.3,000
«Au sieur Ogier, consommé dans la théologie et les
belles-lettres
1,500
«Au sieur Vallier, professant parfaitement la langue
arabe
600
«Au sieur Le Vayer, savant es belles-lettres1,000
«Au sieur Le Laboureur, habile pour l'histoire[264]1,200
«Au sieur de Sainte-Marthe, habile pour l'histoire1,200
«Au sieur Du Perrier, poëte latin800
«Au sieur Fléchier, poëte françois et latin800
«Aux sieurs de Vallois, frères qui écrivent l'histoire en
latin
2,400
«Au sieur Maury, poëte latin600
«Au sieur Racine, poëte françois[265]600
«Au sieur abbé de Bourzeis, consommé dans la théologie
positive, dans l'histoire, les lettres humaines et les langues
orientales
3,000
«Au sieur Chapelain, le plus grand poëte françois qui
ait jamais été et du plus solide jugement
3,000
«Au sieur abbé Cassaigne, poëte, orateur et savant en
théologie
1,500
«Au sieur Perrault, habile en poésie et belles-lettres1,500
«Au sieur Mézerai, historiographe4,000

Quelques étrangers, auxquels il était accordé des pensions de 1,200 à 1,500 livres, complétaient cette première liste. C'étaient Huyghens, Heinsius, Bœklerus, Wasengeil, Isaac Vossius et quelques autres. Vossius était un célèbre géographe hollandais. La lettre suivante, que Colbert lui écrivit pour le prévenir de la faveur dont il était l'objet, laisse percer suffisamment le motif secret et réel que l'on avait en donnant de pareilles pensions à des étrangers.

«Quoique le roi ne soit pas votre souverain, il veut néanmoins être votre bienfaiteur, et m'a commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme une marque de son estime et un gage de sa protection: chacun sait que vous suivez dignement l'exemple du fameux Vossius, votre père, et qu'ayant reçu de lui un nom qu'il a rendu illustre par ses écrits, vous en conserverez la gloire par les vôtres. Ces choses étant connues de Sa Majesté, elle se porte avec plaisir à gratifier votre mérite, et j'ai d'autant plus de joie qu'elle m'ait donné ordre de vous le faire savoir que je puis me servir de cette occasion pour vous assurer, que je suis, Monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur.

«COLBERT.

«A Paris ce 21 juin 1663[266]

Évidemment, l'amour des sciences et des lettres fut un motif secondaire dans cette détermination de Colbert, qui voulait, avant tout, produire de l'effet à l'étranger. Une lettre que Chapelain lui écrivit le 17 mai 1663 ne laisse, à ce sujet, aucun doute. En lui transmettant la correspondance d'un gentilhomme allemand, Wasengeil, qui figurait sur la liste des pensions, et que Colbert avait envoyé en Espagne pour observer l'état du pays, Chapelain lui faisait connaître que ce Wasengeil ne se lassait pas de publier en tous lieux, surtout en Espagne, la libéralité du roi envers les gens de lettres, sans distinction de nationalité, et que les Espagnols avaient peine à y ajouter foi, tant cela leur semblait au-dessus de ce qui s'était jamais fait.