Mémoire de ce que je me propose de faire toutes les semaines pour exécuter les ordres de mon père et me rendre capable de le soulager[440].
| Premièrement. | |
| Bon. | Le lundi sera employé Aux reponces à faire à M. de Terron et aux lettres de l'ordinaire de La Rochelle et de Bordeaux[441]; |
| Mais il ne faut rien oublier, et surtout que je le voie bien pour redresser ce qui ne sera pas bien fait, et prendre garde que rien ne s'oublie. | A se préparer pour le Conseil du soir et examiner ce qui sera à faire pour le bien remplir[442]. |
| Bon. Il faut lire, et ne jamais sortir ce jour-là. | Je m'appliqueray principalement à bien digérer les choses dont j'auray à parler au roy, à les bien relire, en rendre compte à mon père lorsqu'il aura le temps, et j'employray l'après-disner à bien lire et examiner la liasse du Conseil. |
| C'est là le principe de toute chose, et jamais ma charge ne se peut bien tenir sans cela. Il fallait cet article le premier. | Je me feray une loy indispensable ce jour-là, aussy bien que tous les autres de la semaine, excepté le vendredy, de recevoir tout le monde depuis onze heures du matin jusques à la messe du roy. |
| Bon. | J'envoiray voir dans la salle de mon père ceux qui pourroient avoir à lui parler touchant les affaires de la charge, et je tascheray de les attirer à moy par une prompte expédition. |
| Cela est très-bon, pourvu que cela s'exécute. | Pour cet effect, j'escriray les demandes de tous ceux qui me parleront, et j'en rendray compte à mon père dans la journée, ou je luy mettray un mémoire sur sa table affin qu'il mette ses ordres a costé. |
| Bon. | J'auray un commis qui tiendra, pendant que je donneray audience, les ordonnances et autres expéditions, et qui les délivrera à mesure qu'elles seront demandées. |
| Bon. | Le lundy, au retour du Conseil, je feray un mémoire de ce qui aura esté ordonné par le roy, et commencerai dès le soir mesme à expédier ce qui demandera de la diligence. |
| Bon. | Le mardy matin je me leveray à mon heure ordinaire; j'achèveray ce qui aura esté ordonné au Conseil. |
| Bon. | Je travailleray aux affaires courantes, et tascheray surtout de faire en sorte que toutes les affaires qui peuvent estre expédiées sur-le-champ ne soient pas différées au lendemain, et travailleray à mettre les affaires de discussion en estat d'en rendre bon compte à mon père et de recevoir ses ordres. |
| Bon. Il n'y a rien de mieux, mais il faut exécuter. | Je me feray représenter les enregistrements le mardy après le disner; je les coteray après les avoir leus, et marqueray à costé les minuttes de la main de mon père.[443] |
| Bon. | Surtout je ne manqueray pas, lorsque j'auray quelque expédition à faire, de quelque nature qu'elle soit, de chercher dans les registres ce qui aura esté fait en pareille occasion, et je me donneray le temps de lire et examiner lesdits registres, affin de former mon stile sur celuy de mon père. |
| Très-bon. | Je visiteray tous les soirs ma table et mes papiers, et j'expédieray, avant de me coucher, ce qui pourra l'estre, ou je mettray à part et envoiray à mes commis les affaires dont ils debvront me rendre compte, et j'observeray de marquer sur l'agenda, que je tiendray exactement sur ma table, les affaires que je leur auray renvoyées, affin de leur en demander compte en cas qu'il les différassent trop longtemps. |
| Bon. | Je mettray sur ledit agenda toutes les affaires courantes, et je les rayerai à mesure que leur expédition sera achevée. |
| Bon. | J'emploiray le mercredy à travailler aux affaires que je n'auray pu achever le mardy, et, en cas qu'il y eust quelques affaires pressées dont il fallust donner part dans les ports de Brest et de Rochefort, j'escriray par l'ordinaire qui part ce jour-là. |
| Il faut lire et faire l'extrait des principales lettres, et, à l'esgard des autres, l'extrait des principaux points. | Je liray toutes les lettres à mesure qu'elles viendront, feray moi-mesme l'extrait des principales et envoiray les autres au commis qui a le soin des despesches. |
| Bon. Il faut remettre ce travail au samedy. Dans le mercredy et le jeudy, on peut prendre les après-disners, et quelquefois les journées entières et le dimanche, et ainsy il ne faut point attacher a ces jours-là un travail nécessaire. | Je prendray le mercredy après le disner pour examiner les portefeuilles, ranger les papiers suivant l'ordre mis à costé par mon père, y mettre les nouvelles expéditions qui auront esté faites et les maintenir toujours dans l'ordre prescrit par mon père. |
| Bon. | Je feray le jeudy matin un mémoire des ordres à demander à mon père sur les despesches affin de commencer ensuite à travailler. |
| Bon. | Je travailleray le soir au Conseil, feray les extraits des affaires auxquelles il y aura quelques difficultés, affin d'estre en estat d'en rendre compte le lendemain matin à mon père. |
| Bon. | Je feray en sorte d'achever dans le vendredy toutes les affaires de l'ordinaire, en faisant les principales que je feray toutes de ma main; je mettray à costé les points desquels je dois parler dans le corps de la lettre, et tascheray de suivre le stile de mon père, affin de lui oster, s'il est possible, la peine de les corriger ou de les refaire mesme tout entières, ainsy qu'il arrive souvent. |
| Bon. | Le samedy matin sera employé à examiner et signer les lettres de l'ordinaire, à expédier le Conseil du vendredy et travailler aux affaires courantes. |
| Bon. | Le samedy après disner je travailleray sans faute à examiner l'agenda, à voir sur le registre des finances s'il n'y a point de nouveau fonds qui ayt esté omis sur le registre des ordres donnés au trésorier, si je n'ay point omis pendant la semaine à enregistrer ceux qui ont esté donnés, et je m'appliqueray à estre si exact dans la tenue dudit agenda que je n'aye pas besoin d'avoir recours au trésorier pour sçavoir les fonds qu'il a entre les mains. |
| Il faut faire ces enregistrements à mesure que les ordonnances s'expédient sans jamais les remettre[444]. | J'enregistreray le samedy toutes les ordonnances sur le registre tenu par le sieur de Breteuil. |
| Bon. | Le dimanche matin sera employé à vérifier la feuille des lieux où sont les vaisseaux, et à travailler aux affaires qui seront à expédier. |
| Bon. | J'aurai toujours l'agenda des vaisseaux, des escadres et des officiers, dans ma poche. |
| La loy indispensable et la plus nécessaire est d'estre réglé dans ses mœurs et dans sa vie. | Je feray surtout en sorte d'exécuter ponctuellement tout ce qui est contenu dans le mémoire cy-dessus, en cas qu'il soit approuvé, par mon père, et de faire mesme plus sur cela que je ne lui promets. |
| Manger à ma table très-souvent, sans trop s'y assujettir. | |
| Voir le roy tous les jours, ou à son lever, ou à sa messe. | |
| Travailler tous les soirs, et ne pas prendre pour une règle certaine de sortir tous les soirs sans y manquer[445]. | |
| L'on peut pourtant, une ou deux fois par semaine, aller faire sa cour chez la reine et ailleurs. | |
| Il n'y a que le travail du soir et du matin qui puisse advancer les affaires. |
Les dispositions si précoces et si remarquables du marquis de Seignelay, fécondées par l'émulation que Colbert avait habilement éveillée en son âme, ne tardèrent pas à obtenir la récompense que celui-ci ambitionnait par-dessus toutes choses. Le 23 mars 1672, il écrivit à son frère, ambassadeur en Angleterre: «Le roi m'a fait la grâce d'admettre mon fils à la signature et aux autres fonctions de ma charge[446].» Le brevet de survivance était la conséquence de cette faveur. Cependant, il paraît que le jeune marquis de Seignelay ne tint pas exactement toutes ses promesses, et que l'âge et le sang reprirent souvent leurs droits. En effet, même à partir de cette époque, son père lui écrivit bien des fois encore pour lui rappeler, dans les termes les plus pressants, avec les plus fortes instances, la nécessité d'être plus appliqué et plus assidu aux affaires, s'il ne voulait pas se ruiner entièrement dans l'esprit du roi. L'extrait suivant d'une de ces lettres, datée de Saint-Germain, le 17 avril 1672, renferme à ce sujet de curieux détails[447].
«Vos mémoires sont confus et les matières sont meslées l'une avec l'autre, et il y a mesme des fautes dans la diction... L'on void de plus aussi clairement, que vous ne faites point de minuttes de vos despesches ce qui entre nous est une chose honteuse et qui dénote une négligence et un déffaut d'application qui ne se peut excuser ny exprimer vu qu'il n'y a aucun de tous ceux qui servent le roy, en quelque fonction que ce soit qui ayant à escrire à Sa Majesté, ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne la change quelquefois d'un bout à l'autre. Et cependant, vous qui n'avez que vingt ans faites des lettres au roy sans minuttes; il n'y a rien qui marque tant de négligence et si peu d'envie d'acquérir de l'estime dans l'esprit de son maistre; cela fait que sans aucune réflexion vous mettez toutes les matières suivant qu'elles vous viennent dans l'esprit, et outre la précipitation qui y paroist toujours en grand lustre; vostre paresse est telle qu'encore que vous reconnaissiez des fautes dans la construction, vous ne pouvez vous résoudre de les corriger crainte de brouiller vostre lettre et d'estre obligé de la refaire, et tout cela vient par le deffaut d'application, et pour ne point faire ce que je vous ay dit, redit et répété tant de fois.»
Colbert ajoutait que, sans cette précaution de faire des minutes, de bien diviser les matières, de prendre garde à la diction, à la construction, il était absolument impossible de réussir à remplir sa charge, et que, loin d'augmenter en estime dans l'esprit du roi, il fallait s'attendre à diminuer tous les jours et à se perdre infailliblement.
Quoi qu'il en soit, depuis cette époque, le marquis de Seignelay participa au travail de la marine, sous la direction et la surveillance de Colbert. Puis, onze ans après, quand celui-ci mourut, il lui succéda dans cette partie de ses fonctions, où il déploya, fidèle aux traditions paternelles, la plus remarquable activité.
CHAPITRE XV.
Négociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.—Réclamations de cette puissance au sujet de l'augmentation du tarif français en 1667.—En quoi consistait cette augmentation.—Prétentions de l'Angleterre concernant l'empire des mers.—Remarquable lettre écrite à ce sujet par Colbert à son frère, ambassadeur de France à Londres.—Singulières représailles exercées par les Anglais contre les marchands de vins et eaux-de-vie de France.—Reprise des négociations commerciales (1671).—Appréciation, d'après un mémoire manuscrit de 1710, de l'influence exercée par le système protecteur de Colbert.—Contradictions de Colbert sur les conséquences de ce système.—Un écrivain français propose, en 1623, d'établir la liberté du commerce par tout le monde.—Traité d'alliance et de commerce conclu entre la France et l'Angleterre, en 1677.