Enfin Corneille, confirmant par avance ces divers témoignages, a dit de lui-même:
... L'on peut rarement m'écouter sans ennui,
Que quand je me produis par la bouche d'autrui[68].
Heureusement le jeu des acteurs mit en relief les beautés de l'admirable tragédie dont le débit de l'auteur et les préjugés de ses auditeurs avaient un instant compromis le succès, et Polyeucte parcourut une longue et fructueuse carrière[69]. Les contemporains de Corneille nous l'ont appris, sans nous fournir toutefois les éléments d'une relation quelque peu suivie de la première représentation de ce chef-d'œuvre, dont la date même est douteuse. On l'a généralement placée à l'année 1640, mais un passage de la lettre latine du 12 décembre 1642, dans laquelle Sarrau engage Corneille à écrire un éloge funèbre de Richelieu, semble devoir la reporter à l'année 1643[70].
Pompée et le Menteur, ces deux pièces si différentes, sont, comme nous l'apprend Corneille[71], «parties toutes deux de la même main, dans le même hiver.» Mais quel est cet hiver? Celui de 1641-1642, dit-on généralement; ce serait plutôt celui de 1643-1644, si la date que nous venons de proposer pour Polyeucte paraissait devoir être adoptée.
En 1643, Corneille sollicita vainement le droit de faire jouer par qui bon lui semblerait Cinna, Polyeucte et la Mort de Pompée, qu'il avait fait représenter d'abord par les comédiens du Marais, et que d'autres comédiens, le frustrant «de son labeur» (ce sont ses termes), avaient entrepris de représenter; mais ce «privilége,» qui ne nous semble aujourd'hui que la simple garantie de la propriété de son travail, ne lui fut pas accordé[72].
La Suite du Menteur paraît devoir être placée à l'année 1644. C'est aussi en 1644 ou 1645 que vient la première représentation de Rodogune, qui obtint un éclatant succès, fort propre à dédommager le poëte des ennuis qu'avait dû lui causer le plagiat, d'ailleurs très-maladroit, de Gilbert, que nous avons raconté tout au long dans notre Notice sur Rodogune[73].
En 1644, Antoine Corneille, frère de Pierre, et religieux au Mont-aux-Malades, fut nommé curé de Fréville. A cette occasion, il reçut de sa mère, à titre de prêt, quelques objets mobiliers et la casaque de drap noir de son père, et donna du tout un reçu qui prouve quelle était encore la simplicité de vie de cette famille à l'époque même où l'illustre poëte avait déjà écrit ses chefs-d'œuvre[74].
La chute de Théodore, qui suivit de fort près l'heureux succès de Rodogune, dut surprendre d'autant plus Corneille qu'il considérait les choses de trop haut pour être sensible à ce que le sujet de sa pièce présentait de choquant, et qu'il s'étonnait de la meilleure foi du monde de la prévention et de l'aveuglement du public.
Vers cette époque, Louis XIV enfant lui adressa une lettre officielle afin de le prier de composer des vers pour un grand ouvrage à figures que préparait Valdor, les Triomphes de Louis le Juste[75]. Cet honneur fut bientôt suivi d'un témoignage d'admiration et d'amitié venu de moins haut, mais qui probablement toucha encore plus Corneille: d'un éloge des plus enthousiastes parti de la plume de son cher Rotrou[76]. La manière inattendue dont ces louanges sont amenées, dans une tragédie romaine, au moyen d'un étrange anachronisme, montre combien ce sincère ami avait recherché l'occasion d'exprimer ses sentiments d'admiration. Dans le Véritable Saint-Genest (acte I, scène V), le principal personnage est, comme l'on sait, un comédien qui devient chrétien et martyr. L'empereur Dioclétien, après lui avoir prodigué des éloges mérités, l'interroge ainsi:
Mais passons aux auteurs, et dis-nous quel ouvrage
Aujourd'hui dans la scène a le plus haut suffrage,
Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit
S'est acquis dans le cirque un plus juste crédit.