N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes?
Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes[936]!
Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher
Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.
CALISTE.
C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah! je pâme! 225
Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme.
Adieu, mon cher espoir.
ROSIDOR, après avoir tué Géronte.
Cettui-ci dépêché,
C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché.
Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance[937]
Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance? 230
Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi:
Je ne cours point après des lâches comme toi[938].
Il suffit de ces deux. Mais qui pourroient-ils être?
Ah ciel! le masque ôté me les fait trop connoître[939].
Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs; 235
Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs[940];
Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime
Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime[941];
Et ces deux reconnus, je douterois en vain[942]
De celui que sa fuite a sauvé de ma main. 240
Trop indigne rival, crois-tu que ton absence
Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence,
Et qu'après avoir vu renverser ton dessein,
Un désaveu démente et tes gens et ton seing?
Ne le présume pas; sans autre conjecture, 245
Je te rends convaincu de ta seule écriture,
Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au Roi.
Mais quel piteux objet se vient offrir à moi[943]?
Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage,
Attendant Rosidor, l'essai de votre rage? 250
C'est Caliste elle-même! Ah Dieux, injustes Dieux[944]!
Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux,
Votre faveur barbare a conservé ma vie[945]!
Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie:
La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, 255
Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait,
Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres.
Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres[946];
Je ne veux point devoir mes déplorables jours
A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. 260
O vous qui me restez d'une troupe ennemie
Pour marques de ma gloire et de son infamie,
Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux[947],
Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux!
Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, 265
De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles.
Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur,
Avoit-il seul le droit de me blesser au cœur?
Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage,
L'ayant si mal traité, respecte son image? 270
Noires divinités, qui tournez mon fuseau,
Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau?
Insensé que je suis! en ce malheur extrême,
Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même;
Aveugle! je m'arrête à supplier en vain, 275
Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main.
Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée;
C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée;
Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs,
C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. 280
Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée[948],
Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée;
Et sa lame, timide à procurer mon bien,
Au sang des assassins n'ose mêler le mien.
Ma foiblesse importune à mon trépas s'oppose; 285
En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose;
Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer;
J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer:
L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste.
Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste[949], 290
Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur,
Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur.
Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie
L'amour lui sait donner la moitié de ma vie,
Qu'une âme désormais suffit à deux amants. 295
CALISTE.
Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments?
Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde[950]?
ROSIDOR.
O merveilleux effet d'une amour sans seconde[951]!
CALISTE.