Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie,
Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie;
Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer 1785
Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer.
Mon âme en est ensemble et ravie et confuse:
D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse,
Et votre liberté me reproche aujourd'hui
Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. 1790
Elle me comble d'aise et m'accable de honte:
Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte;
Un coup si glorieux n'appartenoit qu'à moi.

CLARICE.

Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi?
Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, 1795
Et dispensent ta bouche[1579] à ce fâcheux langage?
Ton amour et tes soins trompés par mon malheur,
Ma prison inconnue a bravé ta valeur.
Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre,
Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, 1800
Et que d'un tel orage en bonace réduit
Célidan a la peine, et Philiste le fruit?

PHILISTE.

Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige
C'est la reconnoissance où l'honneur vous oblige:

Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir 1805
Lui garder en votre âme un peu de souvenir[1580].
La mienne en est jalouse, et trouve ce partage,
Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage:
Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux[1581]
Ne devroient, à mon gré, parler que de nos feux; 1810
Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.

CLARICE.

Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique:
Penses-tu que je veuille un amant si jaloux?

PHILISTE.

Je tâche d'imiter ce que je vois en vous:
Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, 1815
Fait de vos actions sa règle souveraine.