Ces quatre Volumes contiennent trente deux Pieces de Théatre. Ils ſont réglez à huit chacun[204]. Vous pourrez trouver quelque choſe d'étrange aux innovations en l'orthographe que j'ay hazardées icy, et je veux bien vous en rendre raiſon. L'uſage de noſtre Langue eſt à preſent ſi épandu par toute l'Europe, principalement vers le Nord, qu'on y voit peu d'Eſtats où elle ne ſoit connuë; c'eſt ce qui m'a fait croire qu'il ne ſeroit pas mal à propos d'en faciliter la prononciation aux Eſtrangers, qui s'y trouvent ſouvent embarraſſez par les divers ſons qu'elle donne quelquefois aux meſmes lettres. Les Hollandois m'ont frayé le chemin, et donné ouverture à y mettre diſtinction par de différents Caractéres, que juſqu'icy nos Imprimeurs ont employé indifféremment. Ils ont ſeparé les i et les u consones d'avec les i et les u voyelles, en ſe ſervant touſiours de l'j et de l'v, pour les premiéres, et laiſſant l'i et l'u pour les autres, qui juſqu'à ces derniers temps avoient eſté confondus[205]. Ainſi la prononciation de ces deux lettres ne peut eſtre douteuſe, dans les impreſſions où l'on garde le meſme ordre, comme en celle-cy. Leur exemple m'a enhardy à paſſer plus avant. J'ay veu quatre prononciations differentes dans nos ſ, et trois dans nos e, et j'ay cherché les moyens d'en oſter toutes ambiguitez, ou par des caractéres differens, ou par des régles generales, avec quelques exceptions. Je ne ſçay ſi j'y auray reüſſi, mais ſi cette ébauche ne déplaiſt pas, elle pourra donner jour à faire un travail plus achevé ſur cette matiere, et peut-eſtre que ce ne ſera pas rendre un petit ſervice à noſtre Langue et au Public.

Nous prononçons l'ſ de quatre diverſes manieres: tantoſt nous l'aſpirons, comme en ces mots, peſte, chaſte; tantoſt elle allonge la ſyllabe, comme en ceux-cy, paſte, teſte; tantoſt elle ne fait aucun ſon, comme à esbloüir, esbranler, il eſtoit; et tantoſt elle ſe prononce comme un z, comme à preſider, preſumer. Nous n'avons que deux differens caracteres, ſ, et s, pour ces quatre differentes prononciations; il faut donc eſtablir quelques maximes générales pour faire les diſtinctions entieres. Cette lettre ſe rencontre au commencement des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle aſpire toûjours: ſoy, ſien, ſauver, ſuborner; à la fin, elle n'a presque point de ſon, et ne fait qu'allonger tant ſoit peu la ſyllabe, quand le mot qui ſuit ſe commence par une conſone; et quand il commence par une voyelle, elle ſe détache de celuy qu'elle finit pour ſe joindre avec elle, et ſe prononce toûjours comme un z, ſoit qu'elle ſoit précedée par une conſone, ou par une voyelle.

Dans le milieu du mot, elle eſt, ou entre deux voyelles, ou aprés une conſone, ou avant une conſone. Entre deux voyelles elle paſſe touſiours pour z, et aprés une conſone elle aspire touſiours, et cette difference ſe remarque entre les verbes compoſez qui viennent de la meſme racine. On prononce prezumer, reziſter, mais on ne prononce pas conzumer, ny perziſter. Ces régles n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres le choix des caracteres à l'Imprimeur, pour ſe ſervir du grand ou du petit, ſelon qu'ils ſe ſont le mieux accommodez avec les lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de meſme, quand l'ſ eſt avant une conſone dans le milieu du mot, et je n'ay pû ſouffrir que ces trois mots, reſte, tempeſte, vous eſtes, fuſſent eſcrits l'un comme l'autre, ayant des prononciations ſi differentes. J'ay reſervé la petite s pour celle où la ſyllabe eſt aſpirée, la grande pour celle où elle eſt ſimplement allongée, et l'ay ſupprimée entierement au troiſiéme mot où elle ne fait point de ſon, la marquant ſeulement par un accent ſur la lettre qui la précede. J'ay donc fait ortographer ainſi les mots ſuivants et leurs ſemblables, peste, funeste, chaste, reſiste, espoir; tempeſte, haſte, teſte; vous étes, il étoit, ébloüir, écouter, épargner, arréter. Ce dernier verbe ne laiſſe pas d'avoir quelques temps dans ſa conjugaiſon, où il faut luy rendre l'ſ, parce qu'elle allonge la ſyllabe; comme à l'imperatif arreſte, qui rime bien avec teſte; mais à l'infinitif et en quelques autres où elle ne fait pas cet effet, il eſt bon de la ſupprimer et eſcrire, j'arrétois, j'ay arrété, j'arréteray, nous arrétons, etc.[206].

Quant à l'e, nous en avons de trois ſortes. L'e feminin, qui ſe rencontre touſiours, ou ſeul, ou en diphtongue, dans toutes les derniéres ſyllabes de nos mots qui ont la terminaiſon féminine, et qui fait ſi peu de ſon, que cette syllabe n'eſt jamais contée[207] à rien à la fin de nos vers féminins, qui en ont touſiours une plus que les autres. L'e masculin, qui ſe prononce comme dans la langue Latine, et un troiſiéme e qui ne va jamais ſans l's, qui luy donne un ſon eſlevé qui ſe prononce à bouche ouverte, en ces mots: ſucces, acces, expres. Or comme ce ſeroit une grande confuſion, que ces trois e, en ces trois mots, aſpres, verite, et apres, qui ont une prononciation ſi differente, euſſent un caractére pareil, il eſt aisé d'y remédier, par ces trois ſortes d'e que nous donne l'Imprimerie, e, é, è, qu'on peut nommer l'e simple, l'e aigu, et l'e grave. Le premier ſervira pour nos terminaiſons feminines, le ſecond pour les Latines, et le troiſiéme pour les eſlevées, et nous eſcrirons ainſi ces trois mots et leurs pareils, aſpres, verité, après, ce que nous eſtendrons à ſuccès, excès, procès, qu'on avoit juſqu'icy eſcrits avec l'e aigu, comme les terminaiſons Latines, quoy que le ſon en ſoit fort différent. Il eſt vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque différence, en ce que cette terminaiſon n'eſtant jamais ſans ſ, quand il s'en rencontroit une après un é Latin, ils la changeoient en z, et ne la faiſoient préceder que par un e simple. Ils impriment veritez, Deïtez, dignitez, et non pas verités, Deïtés, dignités; et j'ay conſervé cette Ortographe: mais pour éviter toute ſorte de confuſion entre le ſon des mots qui ont l'e Latin ſans ſ, comme verité, et ceux qui ont la prononciation élevée, comme succès, j'ay cru à propos de nous ſervir de différents caractéres, puiſque nous en avons, et donner l'è grave à ceux de cette derniere eſpece. Nos deux articles pluriels, les et des, ont le meſme ſon, quoy qu'écrits avec l'e ſimple: il eſt ſi mal-aiſé de les prononcer autrement, que je n'ay pas crû qu'il fuſt beſoin d'y rien changer. Je dy la meſme choſe de l'e devant deux ll, qui prend le ſon auſſi eſlevé en ces mots, belle, fidelle, rebelle, etc., qu'en ceux-cy, ſuccès, excès; mais comme cela arrive toûjours quand il ſe rencontre avant ces deux ll, il ſuffit d'en faire cette remarque ſans changement de caractére. Le meſme arrive devant la simple l, à la fin du mot, mortel, appel, criminel, et non pas au milieu, comme en ces mots, celer, chanceler, où l'e avant cette l garde le ſon de l'e feminin.

Il eſt bon auſſi de remarquer qu'on ne ſe ſert d'ordinaire de l'é aigu, qu'à la fin du mot, ou quand on ſupprime l'ſ qui le ſuit; comme à établir, étonner: cependant il ſe rencontre ſouvent au milieu des mots avec le meſme ſon, bien qu'on ne l'écrive qu'avec un e ſimple; comme en ce mot ſeverité, qu'il faudroit eſcrire ſévérité, pour le faire prononcer exactement, et je l'ay fait obſerver dans cette impreſſion[208], bien que je n'aye pas gardé le meſme ordre dans celle qui s'eſt faite in folio[209].

La double ll dont je viens de parler à l'occaſion de l'e, a auſſi deux prononciations en noſtre Langue, l'une ſeche et ſimple, qui ſuit l'Ortographe, l'autre molle, qui ſemble y joindre une h. Nous n'avons point de différents caractéres à les diſtinguer; mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu'il n'y a point d'i avant les deux ll, la prononciation ne prend point cette molleſſe. En voicy des exemples dans les quatre autres voyelles: baller, rebeller, coller, annuller. Toutes les fois qu'il y a un i avant les deux ll, ſoit ſeul, ſoit en diphtongue, la prononciation y adjouſte une h. On eſcrit bailler, éveiller, briller, chatoüiller, cueillir, et on prononce baillher, éveillher, brillher, chatouillher, cueillhir. Il faut excepter de cette Régle tous les mots qui viennent du Latin, et qui ont deux ll dans cette Langue, comme ville, mille, tranquille, imbecille, diſtille, illuſtre, illegitime, illicite, etc. Je dis qui ont deux ll en Latin, parce que les mots de fille et famille en viennent, et ſe prononcent avec cette molleſſe des autres qui ont l'i devant les deux ll, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette différence, c'eſt qu'ils ne tiennent pas les deux ll des mots Latins, filia et familia, qui n'en ont qu'une, mais purement de noſtre Langue. Cette régle et cette exception ſont générales et aſſeurées. Quelques Modernes, pour oſter toute l'ambiguité de cette prononciation, ont eſcrit les mots qui ſe prononcent ſans la molleſſe de l'h, avec une l ſimple, en cette maniere, tranquile, imbecile, diſtile, et cette Ortographe pourroit s'accommoder dans les trois voyelles a, o, u, pour eſcrire ſimplement baler, affoler, annuler, mais elle ne s'accommoderoit point du tout avec l'e, et on auroit de la peine à prononcer fidelle et belle, ſi on eſcrivoit fidele et bele; l'i meſme ſur lequel ils ont pris ce droit, ne le pourroit pas ſouffrir touſiours, et particulierement en ces mots ville, mille, dont le premier, ſi on le reduiſoit à une l ſimple, ſe confondroit avec vile, qui a une ſignification toute autre.

Il y auroit encor quantité de remarques à faire ſur les différentes manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en noſtre Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Traité entier de l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir donné ce mot d'avis touchant ce que j'ay innové icy; comme les Imprimeurs ont eu de la peine à s'y accouſtumer, ils n'auront pas ſuivy ce nouvel ordre ſi ponctüellement, qu'il ne s'y ſoit coulé bien des fautes, vous me ferez la grace d'y ſuppléer.


DISCOURS

DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES