Ami, n'y rêve plus; c'est en juger trop bien
Pour t'oser plaindre encor de n'y comprendre rien.
Quelques puissants appas que possède Amarante,
Je trouve qu'après tout ce n'est qu'une suivante[362];10
Et je ne puis songer à sa condition
Que mon amour ne cède à mon ambition.
Ainsi, malgré l'ardeur qui pour elle me presse,
A la fin j'ai levé les yeux sur sa maîtresse[363],
Où mon dessein, plus haut et plus laborieux,15
Se promet des succès beaucoup plus glorieux.
Mais lors, soit qu'Amarante eût pour moi quelque flamme,
Soit qu'elle pénétrât jusqu'au fond de mon âme,
Et que malicieuse elle prît du plaisir
A rompre les effets de mon nouveau desir,20
Elle savoit toujours m'arrêter auprès d'elle
A tenir des propos d'une suite éternelle.
L'ardeur qui me brûloit de parler à Daphnis
Me fournissoit en vain des détours infinis;
Elle usoit de ses droits, et toute impérieuse,25
D'une voix demi-gaie et demi-sérieuse:
«Quand j'ai des serviteurs, c'est pour m'entretenir,
Disoit-elle; autrement, je les sais bien punir;
Leurs devoirs près de moi n'ont rien qui les excuse.»
DAMON.
Maintenant je devine à peu près une ruse[364]30
Que tout autre en ta place à peine entreprendroit.
THÉANTE.
Écoute, et tu verras si je suis maladroit.
Tu sais comme Florame à tous les beaux visages
Fait par civilité toujours de feints hommages,
Et sans avoir d'amour offrant partout des vœux,35
Traite de peu d'esprit les véritables feux[365].
Un jour qu'il se vantoit de cette humeur étrange,
A qui chaque objet plaît, et que pas un ne range,
Et reprochoit à tous que leur peu de beauté
Lui laissoit si longtemps garder sa liberté:40
«Florame, dis-je alors, ton âme indifférente
Ne tiendroit que fort peu contre mon Amarante.»
«Théante, me dit-il, il faudroit l'éprouver;
Mais l'éprouvant peut-être on te feroit rêver:
Mon feu, qui ne seroit que pure courtoisie[366],45
La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.»
Je réplique, il repart, et nous tombons d'accord
Qu'au hasard du succès il y feroit effort.
Ainsi je l'introduis; et par ce tour d'adresse,
Qui me fait pour un temps lui céder ma maîtresse,50
Engageant Amarante et Florame au discours,
J'entretiens à loisir mes nouvelles amours.
DAMON.
Fut-elle sur ce point ou fâcheuse ou facile[367]?
THÉANTE.
Plus que je n'espérois je l'y trouvai docile[368].
Soit que je lui donnasse une fort douce loi,55
Et qu'il fût à ses yeux plus aimable que moi;
Soit qu'elle fît dessein sur ce fameux rebelle[369]
Qu'une simple gageure attachoit auprès d'elle[370],
Elle perdit pour moi son importunité,
Et n'en demanda plus tant d'assiduité[371].60
La douceur d'être seule à gouverner Florame[372]
Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme,
Et ce qu'elle goûtoit avec lui de plaisirs
Lui fit abandonner mon âme à mes desirs.
DAMON.