SCÈNE VI.

DAPHNIS, THÉANTE.

DAPHNIS.

Voyez comme tous deux ont fui notre rencontre[406]!
Je vous l'ai déjà dit, et l'effet vous le montre:
Vous perdez Amarante, et cet ami fardé235
Se saisit finement d'un bien si mal gardé;
Vous devez vous lasser de tant de patience,
Et votre sûreté n'est qu'en la défiance.

THÉANTE.

Je connois Amarante, et ma facilité
Établit mon repos sur sa fidélité:240
Elle rit de Florame et de ses flatteries,
Qui ne sont après tout que des galanteries[407].

DAPHNIS.

Amarante, de vrai, n'aime pas à changer;
Mais votre peu de soin l'y pourroit engager.
On néglige aisément un homme qui néglige.245
Son naturel est vain; et qui la sert l'oblige:
D'ailleurs les nouveautés ont de puissants appas.
Théante, croyez-moi, ne vous y fiez pas.
J'ai su me faire jour jusqu'au fond de son âme[408],
Où j'ai peu remarqué de sa première flamme;250
Et s'il tournoit la feinte en véritable amour[409],
Elle seroit bien fille à vous jouer d'un tour;
Mais afin que l'issue en soit pour vous meilleure,
Laissez-moi ce causeur à gouverner une heure:
J'ai tant de passion pour tous vos intérêts,255
Que j'en saurai bientôt pénétrer les secrets[410].

THÉANTE.

C'est un trop bas emploi pour de si hauts mérites;
Et quand elle aimeroit à souffrir ses visites,
Quand elle auroit pour lui quelque inclination,
Vous m'en verriez toujours sans appréhension.260
Qu'il se mette à loisir, s'il peut, dans son courage:
Un moment de ma vue en efface l'image.
Nous nous ressemblons mal, et pour ce changement,
Elle a de trop bons yeux et trop de jugement[411].