Insolent! ôte-toi pour jamais de ma vue.390
ALIDOR.
Me défendre vos yeux après mon changement,
Appelez-vous cela du nom de châtiment?
Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice;
Et ce commandement est si plein de justice,
Que bien que je renonce à vivre sous vos lois[720],395
Je vais vous obéir pour la dernière fois.
SCÈNE III.
ANGÉLIQUE.
Commandement honteux, où ton obéissance
N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance,
Où ton banissement a pour toi des appas,
Et me devient cruel de ne te l'être pas!400
A quoi se résoudra désormais ma colère,
Si ta punition te tient lieu de salaire?
Que mon pouvoir me nuit! et qu'il m'est cher vendu!
Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu[721]:
Je devois prévenir ton outrageux caprice;405
Mon bonheur dépendoit de te faire injustice.
Je chasse un fugitif avec trop de raison,
Et lui donne les champs quand il rompt sa prison.
Ah! que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage!
Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage!410
Que j'eusse retranché de ses propos railleurs!
Le traître n'eût jamais porté son cœur ailleurs:
Puisqu'il m'étoit donné, je m'en fusse saisie;
Et sans prendre conseil que de ma jalousie,
Puisqu'un autre portrait en efface le mien,415
Cent coups auroient chassé ce voleur de mon bien.
Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance!
Et mes bras et son cœur manquent à ma vengeance!
Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets,
Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets.420
Où me dois-je adresser? Qui doit porter sa peine?
Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine?
De mille désespoirs mon cœur est assailli;
Je suis seule punie, et je n'ai point failli.
Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle[722];425
Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle,
De recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi,
Et trouver du mérite en qui manquoit de foi.
Ciel, encore une fois, écoute mon envie:
Ote-m'en la mémoire ou le prive de vie;430
Fais que de mon esprit je puisse le bannir[723],
Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir.
Que je m'anime en vain contre un objet aimable!
Tout criminel qu'il est, il me semble adorable;
Et mes souhaits, qu'étouffe un soudain repentir,435
En demandant sa mort n'y sauroient consentir.
Restes impertinents d'une flamme insensée,
Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée,
Ou si vous m'en peignez encore quelques traits,
Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits.440