Ainsi tout me succède[856];
Ses plus ardents desirs se règlent sur mes vœux:1280
Il accepte Angélique, et la rend quand je veux.
Quand je tâche à la perdre, il meurt de m'en défaire;
Quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire.
Mon cœur prêt à guérir, le sien se trouve atteint;
Et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint:1285
Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime;
Et sans être rivaux, nous aimons en lieu même.
C'en est fait, Angélique, et je ne saurois plus
Rendre contre tes yeux des combats superflus.
De ton affection cette preuve dernière1290
Reprend sur tous mes sens une puissance entière.
Les ombres de la nuit m'ont redonné le jour[857]:
Que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour!
Quand je sus que Cléandre avoit manqué sa proie,
Que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie!1295
Plus je t'étois ingrat, plus tu me chérissois;
Et ton ardeur croissoit plus je te trahissois.
Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme,
La honte et le remords rallumèrent ma flamme.
Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers!
Et que malaisément on rompt de si beaux fers!
C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage;
En vain, à son pouvoir refusant son courage,
On veut éteindre un feu par ses yeux allumé,
Et ne le point aimer quand on s'en voit aimé:1305
Sous ce dernier appas l'amour a trop de force;
Il jette dans nos cœurs une trop douce amorce,
Et ce tyran secret de nos affections
Saisit trop puissamment nos inclinations.
Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte;1310
Le grand soin que j'en eus partoit d'une âme ingrate;
Et mes desseins, d'accord avecque mes desirs,
A servir Angélique ont mis tous mes plaisirs[858].
Mais, hélas! ma raison est-elle assez hardie
Pour croire qu'on me souffre après ma perfidie?1315
Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal,
Ne la porte-t-il point à me vouloir du mal[859]?
Que de mes trahisons elle seroit vengée,
Si, comme mon humeur, la sienne étoit changée!
Mais qui la changeroit, puisqu'elle ignore encor1320
Tous les lâches complots du rebelle Alidor?
Que dis-je, malheureux? ah! c'est trop me méprendre[860],
Elle en a trop appris du billet de Cléandre:
Son nom au lieu du mien en ce papier souscrit
Ne lui montre que trop le fond de mon esprit.1325
Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire;
Et si le ciel vengeur contre moi ne conspire[861],
Elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu.
Entrons, quoi qu'il en soit, d'un esprit résolu[862];
Dérobons à ses yeux le témoin de mon crime;1330
Et si pour l'avoir lu sa colère s'anime[863],
Et qu'elle veuille user d'une juste rigueur,
Nous savons les moyens de regagner son cœur[864].


SCÈNE IV.

DORASTE, LYCANTE.

DORASTE.

Ne sollicite plus mon âme refroidie:
Je méprise Angélique après sa perfidie;1335
Mon cœur s'est révolté contre ses lâches traits,
Et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits.
Veux-tu qu'on me trahisse, et que mon amour dure?
J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure,
Et tiens sa trahison indigne à l'avenir1340
D'occuper aucun lieu dedans mon souvenir.
Qu'Alidor la possède; il est traître comme elle:
Jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle.
Pourrois-je avec raison lui vouloir quelque mal[865]
De m'avoir délivré d'un esprit déloyal?1345
Ma colère l'épargne, et n'en veut qu'à Cléandre:
Il verra que son pire étoit de se méprendre;
Et si je puis jamais trouver ce ravisseur,
Il me rendra soudain et la vie et ma sœur[866].

LYCANTE.

Faites mieux: puisqu'à peine elle pourroit prétendre
Une fortune égale à celle de Cléandre,
En faveur de ses biens calmez votre courroux,
Et de son ravisseur faites-en son époux.
Bien qu'il eût fait dessein sur une autre personne,
Faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne:1355
Je crois que cet hymen pour satisfaction
Plaira mieux à Phylis que sa punition.

DORASTE.

Nous consultons en vain, ma poursuite étant vaine.