Tout le monde connaît le goût de Richelieu pour le théâtre. Ce fut lui qui fournit les sujets de la Comédie des Tuileries, de l'Aveugle de Smyrne et de la Grande Pastorale. Les deux premiers de ces ouvrages furent seuls imprimés. Les observations que Chapelain présenta au Cardinal au sujet du troisième, l'empêchèrent de le faire publier.
«Il faisoit, dit Pellisson[893], composer les vers de ces pièces, qu'on nommoit alors les Pièces des cinq Auteurs, par cinq personnes différentes, distribuant à chacun un acte, et achevant par ce moyen une comédie en un mois. Ces cinq personnes étoient MM. de Boisrobert, Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libéralités considérables, quand ils avoient réussi à son gré. Ainsi M. Colletet m'a assuré que lui ayant porté le Monologue des Tuileries[894], il s'arrêta particulièrement sur deux vers de la description du carré d'eau en cet endriot:
La cane s'humecter de la bourbe de l'eau,
D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,
Animer le canard qui languit auprès d'elle;
et qu'après avoir écouté tout le reste, il lui donna de sa propre main cinquante pistoles, avec ces paroles obligeantes, «que c'étoit seulement pour ces deux vers qu'il avoit trouvés si beaux, et que le Roi n'étoit pas assez riche pour payer tout le reste.» M. Colletet ajoute encore une chose assez plaisante. Dans ce passage que je viens de rapporter, au lieu de: La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, le Cardinal voulut lui persuader de mettre: barboter dans la bourbe de l'eau. Il s'en défendit, comme trouvant ce mot trop bas; et non content de ce qu'il lui en dit sur l'heure, étant de retour à son logis, il lui écrivit une lettre sur ce sujet, pour lui en parler peut-être avec plus de liberté. Le Cardinal achevoit de la lire, lorsqu'il survint quelques-uns de ses courtisans, qui lui firent compliment sur je ne sais quel heureux succès des armes du Roi, et lui dirent que rien ne pouvoit résister à Son Éminence. «Vous vous trompez, leur répondit-il en riant, et je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent.» Et comme on lui eut demandé quelles étoient donc ces personnes si audacieuses: «Colletet, dit-il; car après avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas encore, et voilà une grande lettre qu'il vient de m'en écrire.» Il faisoit au reste représenter ces comédies des cinq auteurs devant le Roi et devant toute la cour, avec de très-magnifiques décorations de théâtre. Ces Messieurs avoient un banc à part, en un des plus commodes endroits; on les nommoit même quelquefois avec éloge, comme on fit à la représentation des Tuileries, dans un prologue fait en prose[895], où, entre autres choses, l'invention du sujet fut attribuée à M. Chapelain, qui pourtant n'avoit fait que le réformer en quelques endroits; mais le Cardinal le fit prier de lui prêter son nom en cette occasion, ajoutant qu'en récompense il lui prêteroit sa bourse en quelque autre.»
A ces renseignements curieux, Voltaire, dans sa Préface historique sur le Cid, en ajoute quelques autres, qui nous font connaître la part que notre poëte prit à la composition de cette comédie:
«Le Cardinal.... avait arrangé lui-même toutes les scènes (de la Comédie des Tuileries). Corneille, plus docile à son génie que souple aux volontés d'un premier ministre, crut devoir changer quelque chose dans le troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté estimable fut envenimée par deux de ses confrères, et déplut beaucoup au Cardinal, qui lui dit qu'il fallait avoir un esprit de suite. Il entendait par esprit de suite la soumission qui suit aveuglément les ordres d'un supérieur. Cette anecdote était fort connue chez les derniers princes de la maison de Vendôme, petits-fils de César de Vendôme, qui avait assisté à la représentation de cette pièce du Cardinal.»
Elle fut jouée devant la Reine, probablement pour la première fois, le 4 mars 1635. Voici en quels termes la Gazette du 10 mars mentionne cette représentation:
«Le 4, le Roi fit à Seulis l'Ordonnance que je vous ai donnée dans mon dernier extraordinaire, pour la résidence actuelle des officiers de ses troupes, chacun en sa charge, à peine de cassation et privation d'icelle.... Le soir du même jour, fut représentée devant la Reine, dans l'Arsenal, une comédie dont je ne sais pas encore le nom, mais qui a mérité celui d'excellente par la bonté de ses acteurs, la majesté de ses vers, composés par cinq fameux poëtes, et la merveille de son théâtre.»
Le numéro du 21 avril rend compte d'une autre représentation:
«Le 14, le Cardinal-Duc vint de Ruel ici, où Leurs Majestés se rendirent de Saint-Germain le 16, auquel jour Monsieur (Gaston, duc d'Orléans) voulut souper en l'hôtel de Son Éminence, et entendre la fameuse comédie des cinq auteurs, qui fut dignement représentée.»