Un d'eux tout chargé d'ans et comblé de mérites
(Plût aux Dieux qu'avec moi vous l'eussiez entendu!55
Sans doute à ses raisons vous vous seriez rendu):
«Mon enfant, m'a-t-il dit, en l'état où vous êtes,
Ne précipitez rien, voyez ce que vous faites:
L'hymen n'est pas un nœud qui se rompe en un jour,
C'est un lien sacré, mais un lien d'amour;60
Et qu'est-ce que l'amour, qu'une secrète flamme
Qui pénètre les sens pour entrer dans une âme?
Nos sens ouvrent la porte à ce maître des Dieux,
Et cet aveugle enfant a besoin de nos yeux.
D'ailleurs, où prenez-vous l'indiscrète assurance65
D'approcher ses autels avec irrévérence?
Sans qu'aucune étincelle ait pu vous enflammer,
Sans savoir seulement si vous pourrez aimer?
Faire de votre foi les Dieux dépositaires,
Est-ce avoir du respect pour leurs sacrés mystères?70
Et n'est-ce pas assez pour attirer sur vous
L'implacable rigueur de leur juste courrous[901]

ARBAZE.

Enfin vous en croyez ce vénérable père.

AGLANTE.

Je respecte les Dieux et je crains leur colère.

ARBAZE.

O l'excellent prétexte, et qu'il est merveilleux!75
Au retour d'Italie être encor scrupuleux!
Les Dieux, s'ils n'étoient bons, puniroient cette feinte:
C'est ne les craindre pas qu'abuser de leur crainte.
Offrez-leur seulement, avec un peu d'encens,
Une âme pure et nette et des vœux innocents,80
Et ne présumez pas qu'aucun d'eux s'intéresse
Par quels yeux un amant choisisse une maîtresse.
Ceux d'un autre vous-même employés à ce choix
De votre vieil rêveur ne faussent point les lois;
Les vôtres et les miens ne sont que même chose;85
Que sur mon amitié votre esprit se repose.
Vous savez que mon cœur est à vous tout entier,
Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier,
Que pour vous assurer d'un amour plus sincère
Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père,90
Qu'en vos prospérités j'arrête mes desirs,
Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs,
Et que mon sort du vôtre étant inséparable,
Je ne puis être heureux et vous voir misérable.
Puisque de vos malheurs je sentirois les cous[902],95
Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous?
Celle à qui ma prudence aujourd'hui vous engage
Rangeroit sous ses lois l'homme le plus sauvage:
Sa beauté ravissante et son esprit charmant
Malgré vous, dès l'abord, vous feront son amant;100
Elle est sage, elle est riche.

AGLANTE.

Elle est inestimable;
Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable:
Un regard y suffit, et rien ne fait aimer
Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer[903],
Un prompt saisissement, une atteinte impourvue[904]105
Qui nous blesse le cœur en nous frappant la vue.
Le coup en vient du ciel, qui verse en nos esprits
Les principes secrets de prendre et d'être pris.
Tel objet perce un cœur qui ne touche pas l'autre,
Et mon œil voit peut-être autrement que le vôtre.110
Encor si mon malheur vous pouvoit rendre heureux,
Je courrois au-devant de mon sort rigoureux;
Mais puisque mon destin, du vôtre inséparable,
Vous feroit malheureux si j'étois misérable,
Pour vous rendre content, souffrez que je le sois,115
Et que mes yeux au moins examinent le choix.

ARBAZE.