CRÉON.
Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité:
Avant que l'égorger tu l'avois écouté[1010]?
MÉDÉE.
Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverte405
L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte?
Car comment voulez-vous que je nomme un dessein
Au-dessus de sa force et du pouvoir humain?
Apprenez quelle étoit cette illustre conquête,
Et de combien de morts j'ai garanti sa tête.410
Il falloit mettre au joug deux taureaux furieux[1011]:
Des tourbillons de feux s'élançoient de leurs yeux,
Et leur maître Vulcain poussoit par leur haleine
Un long embrasement dessus toute la plaine.
Eux domptés, on entroit en de nouveaux hasards:415
Il falloit labourer les tristes champs de Mars,
Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre,
Dont la stérilité, fertile pour la guerre,
Produisoit à l'instant des escadrons armés
Contre la même main qui les avoit semés[1012].420
Mais quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite,
La toison n'étoit pas au bout de leur défaite:
Un dragon, enivré des plus mortels poisons
Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons,
Vomissant mille traits de sa gorge enflammée[1013],425
La gardoit beaucoup mieux que toute cette armée;
Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil,
Ne virent abaisser sa paupière au sommeil:
Je l'ai seule assoupi; seule, j'ai par mes charmes
Mis au joug les taureaux et défait les gensdarmes.430
Si lors à mon devoir mon desir limité[1014]
Eût conservé ma gloire et ma fidélité[1015],
Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes,
Que devenoit Jason, et tous vos Argonautes?
Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi,435
Fût péri le premier, et tous l'auroient suivi.
Je ne me repens point d'avoir par mon adresse
Sauvé le sang des Dieux et la fleur de la Grèce:
Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor,
Et le charmant Orphée, et le sage Nestor,440
Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie;
Je vous les verrai tous posséder sans envie:
Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous;
Je n'en veux qu'un pour moi[1016], n'en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle:445
Il est mon crime seul, si je suis criminelle;
Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait:
Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait[1017].
Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime,
Que me faire coupable et jouir de mon crime[1018]?450
CRÉON.
Va te plaindre à Colchos.
MÉDÉE.
Le retour m'y plaira.
Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira[1019]:
Je suis prête à partir sous la même conduite
Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite.
O d'un injuste affront les coups les plus cruels!455
Vous faites différence entre deux criminels[1020]!
Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux complices
L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices!
CRÉON.
Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.
Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien[1021]:460
Le séparant de toi, sa défense est facile[1022];
Jamais il n'a trahi son père ni sa ville;
Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains;
Jamais il n'a prêté son bras à tes desseins[1023];
Son crime, s'il en a, c'est de t'avoir pour femme.465
Laisse-le s'affranchir d'une honteuse flamme,
Rends-lui son innocence en l'éloignant de nous[1024];
Porte en d'autres climats ton insolent courroux,
Tes herbes, tes poisons[1025], ton cœur impitoyable,
Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable[1026].470