MÉDÉE.
Ah! cœur rempli de feinte,
Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte[1093]:
Un sceptre est l'objet seul qui fait ton nouveau choix[1094].
JASON.
Veux-tu que je m'expose aux haines de deux rois,
Et que mon imprudence attire sur nos têtes,
D'un et d'autre côté, de nouvelles tempêtes?890
Fuis-les, fuis-les tous deux; suis Médée à ton tour,
Et garde au moins ta foi, si tu n'as plus d'amour.
JASON.
Il est aisé de fuir; mais il n'est pas facile
Contre deux rois aigris de trouver un asile.
Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir?895
MÉDÉE.
Qui me résistera, si je te veux punir[1095],
Déloyal? Auprès d'eux crains-tu si peu Médée?
Que toute leur puissance, en armes débordée,
Dispute contre moi ton cœur qu'ils m'ont surpris,
Et ne sois du combat que le juge et le prix!900
Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie:
En moi seule ils n'auront que trop forte partie[1096].
Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains?
Contre eux, quand il me plaît, j'arme leurs propres mains;
Tu le sais, tu l'as vu, quand ces fils de la Terre905
Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre.
Misérable! je puis adoucir des taureaux;
La flamme m'obéit, et je commande aux eaux[1097];
L'enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme:
Et je ne puis toucher les volontés d'un homme!910
Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté[1098];
Je ne m'offense plus de ta légèreté:
Je sens à tes regards décroître ma colère;
De moment en moment ma fureur se modère;
Et je cours sans regret à mon bannissement,915
Puisque j'en vois sortir ton établissement.
Je n'ai plus qu'une grâce à demander ensuite:
Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite[1099];
Que je t'admire encore en chacun de leurs traits,
Que je t'aime et te baise en ces petits portraits;920
Et que leur cher objet, entretenant ma flamme,
Te présente à mes yeux aussi bien qu'à mon âme.