MÉDÉE.
Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts?
Consulte avec loisir tes plus ardents transports.
Des bras de mon perfide arracher une femme,
Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme?1330
Que n'a-t-elle déjà des enfants de Jason[1160],
Sur qui plus pleinement venger sa trahison!
Suppléons-y des miens; immolons avec joie
Ceux qu'à me dire adieu Créuse me renvoie.
Nature, je le puis sans violer ta loi:1335
Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi.
Mais ils sont innocents; aussi l'étoit mon frère[1161]:
Ils sont trop criminels d'avoir Jason pour père[1162];
Il faut que leur trépas redouble son tourment;
Il faut qu'il souffre en père aussi bien qu'en amant.1340
Mais quoi! j'ai beau contre eux animer mon audace,
La pitié la combat, et se met en sa place;
Puis, cédant tout à coup la place à ma fureur,
J'adore les projets qui me faisoient horreur:
De l'amour aussitôt je passe à la colère[1163],1345
Des sentiments de femme aux tendresses de mère[1164].
Cessez dorénavant, pensers irrésolus,
D'épargner des enfants que je ne verrai plus.
Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître,
Ce n'est pas seulement pour caresser un traître:1350
Il me prive de vous, et je l'en vais[1165] priver[1166].
Mais ma pitié renaît, et revient me braver[1167];
Je n'exécute rien, et mon âme éperdue
Entre deux passions demeure suspendue[1168].
N'en délibérons plus, mon bras en résoudra.1355
Je vous perds, mes enfants; mais Jason vous perdra;
Il ne vous verra plus.... Créon sort tout en rage:
Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage[1169].
SCÈNE III.
CRÉON, Domestiques.
CRÉON.
Loin de me soulager, vous croissez mes tourments[1170]:
Le poison à mon corps unit mes vêtements,1360
Et ma peau, qu'avec eux votre secours m'arrache[1171],
Pour suivre votre main de mes os se détache:
Voyez comme mon sang en coule à gros ruisseaux[1172].
Ne me déchirez plus, officieux bourreaux:
Votre pitié pour moi s'est assez hasardée;1365
Fuyez, ou ma fureur vous prendra pour Médée.
C'est avancer ma mort que de me secourir;
Je ne veux que moi-même à m'aider à mourir.
Quoi! vous continuez, canailles infidèles!
Plus je vous le défends, plus vous m'êtes rebelles!1370
Traîtres, vous sentirez encor ce que je puis:
Je serai votre roi, tout mourant que je suis;
Si mes commandements ont trop peu d'efficace,
Ma rage pour le moins me fera faire place:
Il faut ainsi payer votre cruel secours.1375
(Il se défait d'eux et les chasse à coups d'épée[1173].)