Je ne sais pas, Monsieur, de quoi vous me blâmez.
Je me connois aimable, et crois que vous m'aimez:
Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence;
Et quand bien de leur part j'aurois moins d'assurance,
Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi[1282] de crédit,
Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit.
Rendez-moi la pareille; et puisqu'à votre flamme
Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme,
Faites-moi la faveur de croire sur ce point
Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point.360

ADRASTE.

Cruelle, est-ce là donc[1283] ce que vos injustices
Ont réservé de prix à de si longs services?
Et mon fidèle amour est-il si criminel
Qu'il doive être puni d'un mépris éternel?

ISABELLE.

Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses:
Des épines pour moi, vous les nommez des roses;
Ce que vous appelez service, affection,
Je l'appelle supplice et persécution.
Chacun dans sa croyance également s'obstine.
Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine;370
Et ce que vous jugez digne du plus haut prix[1284]
Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris.

ADRASTE.

N'avoir que du mépris pour des flammes si saintes
Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes!
Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer,375
Ne me donna de cœur que pour vous adorer[1285].
Mon âme vint au jour pleine de votre idée[1286];
Avant que de vous voir vous l'avez possédée;
Et quand je me rendis à des regards si doux[1287],
Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous,380
Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre.

ISABELLE.

Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre[1288];
Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous haïr:
Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir.
Vous avez, après tout, bonne part à sa haine[1289],385
Ou d'un crime secret il vous livre à la peine;
Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal
Au supplice d'aimer qui vous traite si mal.

ADRASTE.