ISABELLE.
Enfin le terme approche: un jugement inique
Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique[1378],990
A son propre assassin immoler mon amant,
Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment.
Par un décret injuste autant comme sévère,
Demain doit triompher la haine de mon père,
La faveur du pays, la qualité du mort[1379],995
Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort.
Hélas! que d'ennemis, et de quelle puissance,
Contre le foible appui que donne l'innocence,
Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait
Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait[1380]!1000
Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime,
T'ayant acquis mon cœur, ont fait aussi ton crime[1381].
Mais en vain après toi l'on me laisse le jour;
Je veux perdre la vie en perdant mon amour:
Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose;1005
Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause,
Et le même moment verra par deux trépas
Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas.
Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue
De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue;1010
Et si ma perte alors fait naître tes douleurs,
Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs.
Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes
D'un si doux entretien augmentera les charmes;
Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter,1015
Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter,
S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres,
Présenter à tes yeux mille images funèbres,
Jeter dans ton esprit un éternel effroi,
Te reprocher ma mort, t'appeler après moi,1020
Accabler de malheurs ta languissante vie,
Et te réduire au point de me porter envie.
Enfin....
SCÈNE II.
ISABELLE, LYSE.
LYSE.
Quoi! chacun dort, et vous êtes ici?
Je vous jure, Monsieur en est en grand souci.
ISABELLE.
Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte.
Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte:
Ici je vis Clindor pour la dernière fois;
Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix,
Et remet plus avant en mon âme éperdue[1382]
L'aimable souvenir d'une si chère vue.1030