Elle vous joue un tour de la plus haute adresse.690
Avez-vous bien pris garde au temps de ses mépris?
Tant qu'elle vous a cru légèrement épris,
Que votre chaîne encor n'étoit pas assez forte,
Vous a-t-elle jamais gouverné de la sorte?
Vous ignoriez alors l'usage des soupirs;695
Ce n'étoient que douceurs, ce n'étoient que plaisirs[170]:
Son esprit avisé vouloit par cette ruse
Établir un pouvoir dont maintenant elle use.
Remarquez-en l'adresse: elle fait vanité[171]
De voir dans ses dédains votre fidélité.700
Votre humeur endurante à ces rigueurs l'invite[172].
On voit par là vos feux, par vos feux son mérite;
Et cette fermeté de vos affections
Montre un effet puissant de ses perfections.
Osez-vous espérer qu'elle soit plus humaine,705
Puisque sa gloire augmente, augmentant votre peine?
Rabattez cet orgueil, faites-lui soupçonner
Que vous vous en piquez jusqu'à l'abandonner[173].
La crainte d'en voir naître une si juste suite
A vivre comme il faut l'aura bientôt réduite;710
Elle en fuira la honte, et ne souffrira pas
Que ce change s'impute à son manque d'appas.
Il est de son honneur d'empêcher qu'on présume
Qu'on éteigne aisément les flammes qu'elle allume.
Feignez d'aimer quelque autre, et vous verrez alors715
Combien à vous reprendre elle fera d'efforts[174].
LYSANDRE.
Mais peux-tu me juger capable d'une feinte[175]?
ARONTE.
Pouvez-vous trouver rude un moment de contrainte?
LYSANDRE.
Je trouve ses mépris plus doux à supporter.
ARONTE.
Pour les faire finir, il faut les imiter.720
LYSANDRE.