En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait comme son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pièces de vers qu'il avait écrites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudéry cherchaient en vain un motif ou du moins un prétexte à sa colère: ils n'en pouvaient alléguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble pouvoir donner lieu à quelque observation, en vient à former cette conjecture au moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il, que M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par quelque mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses œuvres, à quoi il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de gens dénaturés et sans jugement, qui ont aversion pour les beautés, et qui trouvent mauvais que Belleroze sur son théâtre donne nom à l'Amant libéral, le chef-d'œuvre de M. de Scudéry, ce beau poëme ne perd rien de son éclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour être chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire (au jugement de tous les désintéressés) un acte de justice et de son adresse quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en son discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font d'autres tout hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui possède tout seul les perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner à trois excellents hommes[61]

Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts contre Scudéry: le Cid, voilà son crime; c'est le seul que celui qui se croyait son rival ne pouvait lui pardonner.

Dans la Lettre apologétique du Sr Corneille, contenant sa response aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid[62], notre poëte replace la question sur son véritable terrain, et signale vivement les causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas à nous étendre ici sur cet écrit, que nous publions in extenso dans les Œuvres diverses en prose; nous sommes obligé toutefois de citer dès à présent le passage suivant qui donne lieu à certaines difficultés: «Je n'ai point fait la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à vous, je n'en ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses ressentiments que les vôtres.»

Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille dit avoir reçue de Paris est: la Défense du Cid, et cela paraît très-vraisemblable[63].

Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare n'avoir pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas à dire que c'est le cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en convenir, avec cette autre phrase de la Lettre apologétique: «J'en ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre maître[64] et le mien.» On lit d'ailleurs dans l'Histoire de l'Académie[65] de Pellisson: «M. Corneille.... a toujours cru que le Cardinal et une autre personne de grande qualité avoient suscité cette persécution contre le Cid

Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître presque simultanément un grand nombre de réponses aux Observations.

La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du Cid[66], est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage, suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.»

L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille[67] défend l'Amant libéral[68] contre le pamphlet précédent. «Il me semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au Cid de marcher pair à pair avec lui, non pas même quand il prendroit la droite.» L'auteur cherche, nous l'avons vu, les prétextes les moins vraisemblables pour justifier l'odieuse conduite de Scudéry; enfin il ne se montre l'ami de Corneille que sur le titre: aussi paraît-il impossible, malgré les initiales D. R. dont son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme le font Niceron dans ses Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres[69], et M. Laya, dans la Biographie universelle[70].

Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour faire mieux ses obseruations[71] est une assez pauvre apologie de Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de citer, en parlant des lettres de noblesse accordées à son père[72]. Elle est signée Mon ris, et c'est sans doute là un anagramme qui cache un nom trop obscur pour qu'on puisse le deviner.

Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, il faut l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. Dans la Lettre apologétique, Corneille, irrité de ce qu'un homme honoré pendant quelque temps de son amitié avait contribué à répandre dans Paris la pièce de vers intitulée: l'Autheur du Cid espagnol à son traducteur françois, s'était laissé emporter jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à cette phrase, la Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant Autheur du Cid[73]. On y trouve quelques détails intéressants à recueillir sur la façon dont fut publiée la Lettre apologétique: «J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer que vous êtes plus grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater par toute la France[74]»—«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la Gazette, que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement employées à publier les volontés des princes et les actions des grands hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin déclamera justement contre votre poésie[75].» Claveret, du reste, se résigne à son tour à ce mode de publication tant blâmé par lui: «Je suis marri..., dit-il, que je sois réduit à cette honteuse nécessité de faire voir ma lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour débiter vos invectives[76]