Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même des premières représentations ne nous apprend où Horace a été joué d'abord. Seulement, comme nous savons d'une part que Cinna fut donné à l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frappé d'apoplexie peu de temps après la première représentation du Cid au Marais, et que cette troupe se trouvait alors fort démembrée[636], il est vraisemblable que Corneille, au moment de faire représenter Horace, abandonna le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. Les témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de notre poëte sur les représentations d'Horace se rapportent tous à l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un passage de la Pratique du Théâtre, de l'abbé d'Aubignac, qu'il importe de rapporter textuellement, car il n'est pas fort clair et se prête à diverses interprétations; il se trouve au septième chapitre, intitulé: Du mélange de la représentation avec la vérité de l'action théâtrale[637]. «Que Floridor ou Beauchasteau (deux acteurs de l'hôtel de Bourgogne) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vêtus.... toutes ces choses sont, à mon avis, et dépendent de la représentation.

«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, ne doivent être considérés que comme représentants, et cet Horace et ce Cinna qu'ils représentent, doivent être considérés à l'égard du poëme comme véritables personnages....

«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, s'avisât de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que les comédiens auroient fait en d'autres pièces....»

On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrassé, qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire vers 1657, Floridor jouait les rôles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant l'expression aujourd'hui reçue au théâtre, et que Beauchâteau était du nombre des comédiens qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont l'alternative avec un camarade pour les premiers[638]

Il faut maintenant venir jusqu'à l'Impromptu de Versailles, c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails sur les représentations d'Horace à l'hôtel de Bourgogne. Molière suppose qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut juger, de lui réciter une scène d'amant et d'amante: «Là-dessus une comédienne et un comédien auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace:

Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur
Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
—Hélas! je vois trop bien, etc.[639].

....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel de Bourgogne):

Iras-tu, ma chère âme, etc.
—Non, je te connois mieux, etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.

Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma chère âme?» qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela eût été sans doute indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, qui était en droit d'avoir ses préférences, n'hésita pas à rétablir «ma chère âme,» qui en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire l'expression d'une tendresse profonde au cri d'épouvante que laisse échapper Camille.